Je ne dois pas parler de Tarente, de Capoue, ni des autres villes de la Campanie et de la partie orientale de l’Italie, qu’on appeloit alors la Grande-Grèce. Ces peuples, d’abord recommandables par leur sagesse et leur courage, n’avoient pas conservé long-temps l’esprit des républiques dont ils tiroient leur origine, et quand les Romains leur firent la guerre, ils les trouvèrent abandonnés à tous les vices qui avoient soumis la Grèce à Philippe, père d’Alexandre. C’étoit la même dépravation dans les mœurs, le même luxe, la même passion pour les fêtes et les spectacles, le même mépris pour les lois, la même indifférence pour le bien public, et les mêmes divisions domestiques.

Il ne suffisoit pas pour l’agrandissement des Romains qu’ils gagnassent des batailles, et prissent des villes; il pouvoit, au contraire, arriver qu’ils se ruinassent par ces succès. L’art de devenir puissant par la guerre est autre que celui de vaincre; et la république Romaine, en subjuguant ses premiers ennemis, seroit tombée dans l’impuissance d’asservir des peuples plus considérables, si elle n’eût mis à profit ses victoires par une politique savante, et qui n’a presque jamais été connue des conquérans. Tacite remarque qu’Athènes et Lacédémone[99], dont les généraux étoient si savans, et les soldats si braves, si bien disciplinés et si accoutumés à vaincre, loin de se former un grand empire, ont été les victimes de leur ambition. Ces deux républiques, dit-il, ont péri, parce qu’elles ont voulu faire des sujets, et non pas des citoyens des peuples qu’elles avoient vaincus. Mais Romulus, ajoute-t-il, n’ayant, au contraire, fait la guerre que pour conquérir des soldats[100], Rome devenoit la patrie des peuples qu’elle avoit soumis; chaque guerre augmentoit donc ses forces, au lieu que les Athéniens et les Spartiates, qui ne réparoient point les pertes que leur causoit la victoire, s’affoiblissoient par leurs triomphes mêmes.

Il étoit naturel que Romulus usât de la victoire avec modération; la foiblesse et les besoins des Romains l’avertissoient continuellement qu’il lui étoit plus utile d’incorporer les vaincus à sa nation, et d’en faire des citoyens, que de les exterminer, ou de s’en faire des ennemis secrets en leur ôtant leur liberté. Ses successeurs devoient aussi se conduire par la même politique, et soit qu’ils songeassent à se rendre plus redoutables à leurs voisins, soit qu’ils ne voulussent qu’agrandir leur pouvoir dans Rome, elle leur étoit également avantageuse. Mais après l’exil des Tarquins, les Romains devoient voir les intérêts de Rome d’un autre œil que Romulus et ses successeurs. Aucun citoyen n’ayant dans la république la même puissance ni la même supériorité dont les rois y avoient joui, aucun citoyen ne devoit trouver un avantage personnel à communiquer aux vaincus le droit de bourgeoisie Romaine. En faisant des Romains, les rois se faisoient des sujets; mais les citoyens de Rome ne pouvoient se faire que des concitoyens qui seroient entrés en partage de la souveraineté même; et rien ne devoit paroître moins sage à des vainqueurs, toujours durs, fiers et impérieux, que de soutenir des guerres longues et sanglantes pour se faire des concitoyens, qui, devenant de jour en jour plus nombreux, s’empareroient enfin de toute l’autorité.

Ces motifs, qui avoient été le principe de la dureté des Athéniens et des Spartiates envers leurs ennemis, devoient d’autant plus influer dans la conduite des Romains, que le sénat, toujours inquiété par les entreprises des plébéïens, ne devoit pas songer à augmenter leurs forces par de nouvelles incorporations.

Si les Romains, en renonçant à la politique prudente de Romulus, avoient pris le parti de traiter leurs ennemis avec rigueur, ils n’auroient acquis que des sujets inquiets, toujours prêts à se révolter, et tels, en un mot, que ceux des Athéniens et des Spartiates. Pour ne les pas craindre, il eût fallu les affoiblir, et leur foiblesse n’auroit pas aidé leurs maîtres à faire de nouvelles conquêtes. Malgré les avantages de la république sur ses voisins, malgré la sagesse de son gouvernement, de ses lois, de sa discipline et de ses mœurs, il est fort douteux qu’elle fût parvenue à régner sur l’Italie; car des peuples qui auroient senti qu’il s’agissoit de devenir esclaves, n’auroient pas combattu avec courage, mais avec désespoir. Les Romains auroient-ils enfin réussi à subjuguer l’Italie? Il est vraisemblable que leur empire, toujours chancelant, y eût été borné. Pouvant à peine suffire à contenir cette grande province dans l’obéissance, comment leur eût-il été possible de porter leurs armes au-dehors? N’auroient-ils pas même dû craindre que quelque puissance voisine ne se servît, pour les ruiner, de la haine que les Italiens leur auroient portée?

Rome, il faut l’avouer, alloit se perdre, lorsque Camille, qui venoit de soumettre les Latins, la retint sur le bord du précipice où son orgueil et son emportement la conduisoient. «Romains, dit-il, si, pour ne plus craindre les Latins, vous prenez le parti odieux de les traiter en esclaves, votre victoire vous devient inutile et même pernicieuse. Elle fera, au contraire, la grandeur de la république, si, à l’exemple de vos ancêtres, toujours modérés et justes dans la prospérité, vous cherchez à vous faire des amis et des alliés de vos ennemis. Ferez-vous périr un peuple, parce qu’il a défendu courageusement sa patrie? Vous ne me pardonneriez pas de vous en croire capables. Cachez sous vos bienfaits le joug que vous voulez imposer aux vaincus. Forçons-les à partager leur amour entre leur patrie et la nôtre; nous acquerrons des amis par notre clémence; laissons à leur reconnoissance le soin d’en faire nos sujets.»

La république Romaine contracta l’habitude de former des alliances avec les peuples qu’elle subjuguoit. Elle leur laissa leur gouvernement, leurs magistrats, leurs lois, leurs usages, s’engagea de les protéger contre leurs ennemis, et n’en exigea que quelques secours quand elle feroit la guerre. Cette modération[101], soutenue d’une politique si sage et si adroite que, dans les occasions même, dit Polybe, où les Romains ne songeoient qu’à leurs intérêts, leurs alliés croyoient leur devoir quelque reconnoissance, établit entr’eux une certaine confiance qui ne leur donna qu’un même intérêt. En ménageant ainsi la vanité des vaincus, la république Romaine disposa de leurs forces[102], et son ambition ne causa aucun effroi. Il arriva de-là que tous les peuples d’Italie, bien loin de se liguer pour défendre leur liberté, s’effrayèrent et se vainquirent mutuellement sous les drapeaux de Rome; et que combattant toujours comme auxiliaires dans ses armées, ils ne triomphèrent en effet que pour lui faire de nouveaux alliés, et se rendre eux-mêmes plus dépendans.

Nous voyons aujourd’hui les puissances se troubler et s’agiter au moindre mouvement d’ambition qu’elles aperçoivent dans l’une d’elles. Un grand prince n’a point de voisin qu’il puisse accabler impunément, parce que la politique générale, qui lie toutes les nations entre elles, communique aux plus petits états les forces de l’Europe entière, et les soutient malgré leur foiblesse ou les défauts de leur gouvernement. La maxime qu’il faut embrasser le parti plus fort, est une maxime décriée; on fait des ligues, des associations; et quoique chaque puissance regarde son voisin comme son ennemi, on diroit qu’elle se réserve le droit de le subjuguer; elle le défendra s’il est foible, parce que c’est une barrière qui la couvre.

Quelque simple et naturelle que nous paroisse aujourd’hui cette politique, qu’on remarque avec quelle lenteur elle a fait ses progrès parmi nous, et on ne reprochera point aux peuples d’Italie de ne l’avoir pas connue. Pour y parvenir, il a fallu que nos états modernes, liés pendant long-temps par un commerce de négociations continuelles, aient eu ensemble les mêmes craintes et les mêmes espérances. Lorsque la république Romaine commença à faire ses conquêtes, les Italiens n’avoient, au contraire, aucune liaison entre eux. Chaque ville se bornoit à examiner ce qui se passoit dans les villes qui l’entouroient, et chaque état n’avoit pour ennemis que ses voisins. Les puissances, qu’on accuse parmi nous d’avoir aspiré à la monarchie universelle, ont montré leur ambition avec effronterie; à force d’insultes, de bruit, de menaces, elles ont elles-mêmes ligué et armé l’Europe contre elles; mais les Romains, éloignés de cette avidité mal entendue, cachoient, au contraire, avec un soin extrême leur ambition, et sembloient faire la guerre moins pour leur propre avantage que pour celui de leurs alliés.

Il ne faut donc pas être étonné s’il ne se forma point de ligue contre eux, et qu’ils aient même toujours été les maîtres de n’avoir qu’une guerre à la fois[103]. Quand leur ambition se seroit montrée avec assez d’éclat pour devoir réunir les peuples d’Italie, et ne leur donner qu’un même intérêt, peut-être même qu’on n’auroit osé prendre des mesures efficaces pour s’opposer aux progrès des Romains. Qu’il s’élève aujourd’hui en Europe une puissance dont les forces soient supérieures à celles de chaque état en particulier, et qui les surpasse tous par la bonté de sa discipline militaire et par son expérience à la guerre; que cette puissance, toujours conduite par les mêmes principes, ne se laissant éblouir par ses succès ni abattre par ses revers, ait la constance de ne jamais renoncer à ses entreprises, et la sagesse hardie de préférer une ruine entière à une paix qui ne seroit pas glorieuse, et l’on verra bientôt disparoître ces ligues, ces confédérations, ces alliances qui conservent à chaque état son indépendance. Qu’on le remarque avec soin; notre politique moderne est l’ouvrage de deux passions; l’une est la crainte qu’inspire l’inquiétude de quelque peuple qui veut dominer; l’autre est l’espérance de lui résister, parce qu’il n’a en lui-même ni les qualités ni les ressources nécessaires pour tout subjuguer. Détruisez, à force de sagesse et de courage, cette espérance, il ne restera que la crainte, et dès-lors l’Europe ne tardera pas à perdre sa liberté.