L’effet que produiroit parmi nous la puissance dont je parle, la république Romaine le produisit autrefois dans l’Italie. Ce n’étoit qu’à la dernière extrémité qu’on devoit se résoudre à rompre avec un peuple, dont tous les jours quelque ville éprouvoit la supériorité, qui ne recevoit un échec que pour s’en venger avec plus d’éclat, et qu’on auroit plutôt exterminé que contraint à faire une démarche indigne de son courage et contraire à ses principes. On voit un exemple remarquable de cette fermeté singulière des Romains, dans la guerre que leur fit Coriolan. Après plusieurs succès, ce capitaine s’étoit approché jusqu’aux portes de Rome, dont il forma le siége. Une terreur générale glace les esprits. Chaque citoyen croit que le moment fatal de la république est arrivé. On court en foule dans les temples; on fait des processions et des sacrifices. Le sénat voit sa perte certaine, et il ne lui vient cependant pas dans la pensée de sauver Rome en accordant à Coriolan ses demandes, c’est-à-dire, la restitution des terres conquises sur les Volsques. Il désespère de son salut, et il s’en tient fièrement à la réponse qu’il avoit d’abord faite: «Que les Romains ne pouvoient rien accorder à la force sans violer leurs maximes et leurs usages; qu’ils ne traiteroient point avec un rebelle tant qu’il auroit les armes à la main; qu’il se retirât sur les terres des Volsques, et que la république verroit alors ce que la justice exige d’elle.»

Ce qui doit nous paroître le plus surprenant dans la fortune des Romains, c’est qu’ils aient suffi à faire une guerre continuelle depuis le règne de Numa jusqu’à la fin de la première guerre Punique[104], qu’ils fermèrent pour la seconde fois le temple de Janus. C’est une espèce de prodige qu’une ville qui n’a jamais besoin de repos, tandis qu’aucune de nos nations modernes ne pourroit soutenir une guerre même heureuse pendant trente ans, sans être obligée de faire la paix pour réparer ses forces épuisées. Mais je viens de remarquer que Rome ne chercha d’abord qu’à conquérir des citoyens, et la guerre les multiplia en effet à tel point, que, dans le cens de Servius Tullius, on y compta plus de quatre-vingt mille hommes en état de porter les armes. Si les Romains, après l’établissement de la république, prirent l’usage de se faire des alliés, et non pas des concitoyens, des peuples qu’ils soumettoient, cette nouvelle politique ne leur fit aucun tort, parce que ces alliés eux-mêmes supportoient une partie des pertes que la guerre causoit. D’ailleurs, les institutions de la république étoient extrêmement favorables à la propagation, et les Romains donnèrent assez souvent à des familles étrangères le droit de bourgeoisie, pour que le nombre des citoyens augmentât à chaque cens.

La guerre exige aujourd’hui des dépenses énormes, et les conquêtes d’un peuple ne le dédommagent presque jamais de ce qu’elles lui ont coûté. La république Romaine faisoit, au contraire, la guerre sans frais jusqu’au siége de Véies[105]; elle ne donna point de paie à ses soldats, parce que ces expéditions étoient courtes. Il n’étoit question que de sortir de Rome, d’aller au-devant de l’ennemi, de le combattre; et si on prenoit une ville, c’étoit par escalade. Le citoyen portoit avec lui les vivres qui lui étoient nécessaires, et il revenoit chargé de butin. Quand les vues des Romains s’agrandirent, que leurs campagnes devinrent plus longues et plus difficiles, et qu’il fallut donner une paie au soldat qui abandonnoit la culture de ses terres et le soin de ses affaires domestiques, la guerre, pour me servir de l’expression de Caton, nourrissoit encore alors la guerre. Les armées, accoutumées à une extrême frugalité, vivoient aux dépens des ennemis; et comme les entreprises étoient plus importantes, le butin fut aussi plus considérable. La république en laissoit une assez grande partie aux soldats pour qu’ils souhaitassent toujours la guerre; elle se dédommageoit de ses avances en vendant le reste; et, après avoir réparé ses fonds, il lui restoit encore beaucoup de terres conquises qu’elle partageoit entre ses plus pauvres citoyens, ou dont elle formoit le domaine d’une colonie.

La guerre tenoit donc lieu chez les Romains de cette industrie, de ce commerce, de ces arts, de cette économie qui sont les seules sources de la richesse des peuples modernes. Le citoyen trouvoit un avantage particulier à être soldat, et les soldats seuls entretenoient l’abondance à Rome par leurs victoires; la république ne devoit donc faire la paix avec un de ses voisins, que pour tourner l’effort de ses armes contre un autre. Aujourd’hui que, par une suite de l’administration établie chez les puissances de l’Europe, toutes les richesses de l’état sont entre les mains d’un petit nombre d’hommes, que le reste ne subsiste que par industrie, et que les citoyens, nobles, magistrats, soldats, commerçans, laboureurs, ou artisans forment des classes différentes dont les intérêts sont opposés, ou du moins différens, comment seroit-il possible de leur rendre la guerre également avantageuse? Elle doit être un fléau pour toutes les nations; sans enrichir les armées mêmes, elle appauvrit tous les citoyens dont elle ruine l’industrie et suspend le commerce, tandis qu’ils sont obligés de payer des subsides plus considérables. Le gouvernement, retenu par les murmures du peuple, et qui, de jour en jour perçoit les impositions avec plus de difficulté, se trouve donc enfin dans l’impuissance de poursuivre ses entreprises; et les sujets, accablés des maux de la guerre, n’aiment et ne désirent que la paix.

Après ce que j’ai dit jusqu’ici des différentes causes qui concouroient à l’agrandissement des Romains, si on se rappelle combien la conquête seule de l’Italie leur coûta de peines, de soins, de travaux, l’ambition de nos états modernes doit paroître une inquiétude puérile. Qu’on y réfléchisse, ce n’est qu’une nation de soldats qui peut subjuguer ses voisins, parce qu’elle seule peut avoir cette discipline excellente qui prépare les succès, cette fermeté qui rend inébranlable dans le malheur, cette avidité insatiable pour la gloire, qui ne se lasse jamais de vaincre, et sur-tout ces sages institutions qui, en proscrivant tout ce qui n’est pas utile à la guerre, ne lui laissent de passion que pour la liberté et les combats, et lui fournissent naturellement les moyens de profiter d’une première conquête pour en faire plus aisément une seconde. Quel spectacle nous présente aujourd’hui une nation! On voit quelques hommes riches, oisifs et voluptueux qui font leur bonheur aux dépens d’une multitude qui flatte leurs passions, et qui ne peut subsister qu’en leur préparant sans cesse de nouvelles voluptés. Cet assemblage d’hommes, oppresseurs et opprimés, forme ce qu’on appelle la société, et cette société rassemble ce qu’elle a de plus vil et de plus méprisable, et en fait ses soldats; ce n’est point avec de pareilles mœurs, ni avec de pareils bras que les Romains ont vaincu l’univers.

Je ne crains point de me tromper en avançant que l’ambition parmi les Européens, loin de conduire un peuple à la monarchie universelle, doit hâter sa décadence. Quel état en effet n’est pas accablé du poids des dettes que la guerre l’a obligé de contracter? Le plus obéré, c’est celui qui a fait les plus grandes entreprises. Quelques princes ont reculé leurs frontières; mais ont-ils accru leurs forces en agrandissant leur territoire? Il n’y a point de nation en Europe qui ne trouve son véritable avantage à cultiver soigneusement la paix; si elle fait la guerre pour un autre objet que sa défense, elle va contre ses intérêts; et un peuple qui ne les consulte pas dans chacune de ses entreprises, quel bonheur peut-il se promettre?

Malgré tous les avantages que la république Romaine avoit sur ses ennemis, jamais elle ne seroit parvenue à les asservir, si, par la forme même de son gouvernement, elle n’eût été forcée à se conduire par des principes et des maximes invariables, qui devinrent le ressort de tous ses mouvemens, et qui la poussoient au but qu’elle ne perdit jamais de vue. Qu’on jette les yeux sur les traités, les alliances, les ligues que nos peuples ont faits depuis le commencement de ce siècle; et l’on croira qu’aucun état n’a d’intérêt fixe et certain, que l’intrigue a pris la place de la politique, qu’au lieu de gouverner les affaires, on leur obéit, et qu’on est ami ou ennemi au hasard. Chez les Romains, le magistrat étoit obligé de prendre l’esprit de sa nation, et de la conduire selon ses intérêts. Aujourd’hui l’intérêt d’un peuple, c’est l’intérêt personnel de ceux qui le gouvernent. L’homme timide ou modéré ne voit point les objets du même œil que l’homme courageux ou ambitieux. De-là dans tous les états, cette conduite tour-à-tour foible, intrépide, ambitieuse, désintéressée, parce qu’ils obéissent successivement à des maîtres qui ont des lumières, et sur-tout des passions différentes. Il arrive très-rarement qu’un prince suive la route que son prédécesseur lui a tracée; il change même souvent de caractère et de politique en changeant de ministre: ainsi une nation ne fait jamais qu’ébaucher des entreprises.

L’histoire de nos pères nous instruit d’avance de l’histoire de nos neveux. Comme il s’est fait jusqu’à présent, il se fera encore dans la suite un balancement de fortune entre tous les peuples de l’Europe. Un état gouverné par un prince habile et ambitieux sera prêt à tout envahir, et il deviendra subitement le jouet de ses voisins. A un Charlemagne succédera un Louis-le-Débonnaire; l’édifice élevé par le héros s’écroulera sous le prince imbécille. L’un avoit communiqué son génie à sa nation; il voyoit tout, il remédioit à tout; l’autre ne verra que sa cour, ses favoris et ses domestiques; embarrassé de sa puissance, il ne saura pas employer ses forces, et sera humilié par un ennemi beaucoup moins puissant que lui, mais courageux, sage et éclairé. Ces jeux bizarres, mais ordinaires de la fortune, contribueront, si je ne me trompe, plus efficacement que notre politique de l’équilibre, à conserver à chaque peuple son indépendance.

Les premières guerres des Romains ne furent que des courses où la bravoure décidoit de tout. Il auroit fallu peu de science à leurs ennemis pour les vaincre; mais aussi ignorans qu’eux, ils ne leur opposoient ni ruses ni manœuvres habiles. Les consuls, toujours heureux, ne savoient pas qu’il y a des circonstances où il faut vaincre par la force, et d’autres où il faut chercher la victoire, en feignant d’y renoncer. Les Romains vouloient toujours combattre, et la confiance qu’ils avoient en leur courage exigeoit qu’on chassât l’ennemi par la force; le vaincre sans l’accabler du poids des légions, ce n’eût été pour eux qu’une demi-victoire[106].

Ces préjugés, nés avec la république, flattoient si agréablement son orgueil, qu’ils y subsistèrent long-temps encore après que ses généraux eurent porté la science de la guerre à son plus haut point de perfection. L’adresse que Marcius et Attilius employèrent pour tromper Persée, et l’empêcher de commencer les hostilités avant que la république eût envoyé ses légions dans la Grèce, fut condamnée à Rome par une partie du sénat qui se piquoit, ainsi que le rapporte Tite-Live, de conserver les sentimens des anciens Romains. «Rome, disoient ces sénateurs, dédaigne de se servir de ruses, et de tendre des piéges; le jour doit éclairer ses armes et ses exploits. Elle ne sait ce que c’est que de donner, par une fuite simulée, une fausse confiance à ses ennemis pour se jetter sur eux, et les accabler dans leur sécurité. Nos pères aimoient la gloire; ils ne ternissoient point leur courage en y associant des finesses; et après avoir déclaré la guerre, ils assignoient même le jour et le lieu du combat.»