L’affront des Fourches Caudines rendit les consuls plus attentifs sur eux-mêmes[107]. Ils commencèrent dès-lors à se conduire avec une certaine intelligence, et à faire la guerre par principes. Craignant les embuscades et les piéges, ils apprirent à en dresser. Leurs marches devinrent plus savantes, et dès qu’ils surent qu’une armée pouvoit être coupée et comme assiégée en pleine campagne, ils voulurent connoître un pays avant que de s’y engager. Le point le plus difficile pour les Romains, c’étoit de les accoutumer à regarder la guerre comme un art qui avoit besoin d’autre chose que du courage, et d’une discipline rigide; dès qu’ils commencèrent à méditer, leurs progrès furent rapides.
Ils prirent toujours chez leurs ennemis ce qu’ils y trouvèrent d’avantageux[108]. Leurs succès, leurs défaites, ils mettoient tout à profit; et chaque peuple qu’ils vainquirent leur donna en quelque sorte une leçon de guerre. Les Samnites sur-tout leur firent faire des efforts extraordinaires, étendirent par-là leurs vues et leurs connoissances, et les mirent en état de repousser d’Italie un prince qui avoit fait ses premières armes sous les lieutenans d’Alexandre. Pyrrhus ne trouve rien de barbare dans leur manière d’asseoir un camp, et de disposer une armée. Avec les forces que ce prince avoit amenées au secours des Tarentins, et les alliés qu’un politique plus habile que lui se seroit faits en Italie, il devoit peut-être ruiner la république Romaine, et il lui apprit seulement à vaincre les Carthaginois.
L’ambition de ce prince inquiet et avide devançoit la rapidité de ses armes. En entrant dans l’Italie, il lui tardoit de conquérir la Sicile, et à peine a-t-il mis le pied dans cette île, qu’il dévore l’Afrique, et voudroit déjà avoir vaincu Carthage. Il savoit vaincre; mais son impatience le dégoûtoit de ses entreprises avant que de les avoir consommées. Les Romains ne se soutinrent contre Pyrrhus que par Pyrrhus même. Leurs armées avoient été entièrement défaites près de Syris, et mises en déroute à Asculum. Une troisième action pouvoit réduire les Romains, qui n’étoient pas encore accoutumés de combattre contre des éléphants, à défendre leur propre ville; mais au lieu de poursuivre son avantage, Pyrrhus entame une négociation mal-entendue, et quand il ne devoit inspirer que de la crainte à ses ennemis, il leur redonne de la confiance. Etonné par le récit de Cynéas, qui, disoit-il, avoit vu dans le sénat de Rome une assemblée de rois, et déjà ennuyé de la constance que les Romains lui opposoient, il abandonne les Tarentins leurs alliés, et l’Italie, pour voler au secours de Syracuse et d’Agrigente, que les Carthaginois vouloient soumettre à leur domination. La république Romaine mit à profit l’absence de ce prince; et quand il repassa en Italie pour relever les affaires désespérées de Tarente, il fut battu à Bénévent, et forcé de chercher un asyle dans ses états.
C’est peu de temps après la retraite de Pyrrhus que les Romains inventèrent cet ordre de bataille, auquel Polybe attribue les avantages qu’ils continuèrent à remporter sur leurs ennemis. Ils se rangeoient sur trois lignes, et chaque ligne, au lieu de former une masse pesante d’infanterie, qui n’auroit eu que des mouvemens lents et difficiles, étoit composée de différens corps séparés les uns des autres, et par-là capables des évolutions les plus rapides. Les princes qui formoient la seconde ligne étoient placés vis-à-vis les intervalles que laissoient entre elles les cohortes des hastaires, qui formoient le premier rang, et les corps des triaires, c’est-à-dire, des soldats les plus braves et les plus expérimentés, placés en troisième ligne, répondoient aux intervalles des princes, et faisoient la réserve de l’armée.
Outre que cette disposition est plus propre que la phalange des Grecs, et l’ordonnance des Barbares, à éviter l’effort des éléphants, car il suffisoit de faire un mouvement léger pour que l’armée Romaine s’ouvrît et se formât en colonne, elle offroit un moindre front aux armes de jet des Velites. Il falloit vaincre pour ainsi dire trois fois les Romains dans la même action. Si les hastaires étoient enfoncés, les princes s’avançoient, les soutenoient et leur donnoient le temps de se rallier derrière eux pour fondre une seconde fois sur l’ennemi, auquel les triaires enlevoient encore quelquefois la double victoire qu’il avoit déjà remportée.
Les Grecs et les successeurs d’Alexandre ne connoissoient qu’un même ordre de bataille, c’est celui de la phalange, composée de seize mille hommes, rangés sur seize de profondeur. On peut voir dans les historiens quelles étoient les armes de ces soldats, et l’on ne sera point étonné que Paul Emile en fût effrayé la première fois qu’il combattit contre Persée. La phalange paroissoit invincible, et elle l’étoit en effet, dit Polybe, tant qu’elle demeuroit unie; mais ajoute-t-il, il étoit rare qu’occupant vingt stades, elle trouvât un terrein qui lui convînt. Une hauteur, un fossé, une fondrière, une haie, un ruisseau en rompoient l’ordonnance, et ses ennemis pouvoient alors la ruiner d’autant plus aisément, et pénétrer dans les intervalles qu’elle laissoit en se rompant, que tel est l’ordre de la phalange, continue le même historien, que le soldat ne peut faire aucune évolution, ni combattre corps à corps, à cause de la longueur de ses armes. Sans aucun obstacle étranger, il étoit même impossible que la phalange ne souffrît pas quelque flottement dès qu’elle se mettoit en mouvement. Les cohortes Romaines, aussi capables de toutes sortes d’évolutions, que la pesante ordonnance des Grecs l’étoit peu, avoient donc un avantage considérable sur la phalange. Pour la vaincre, il ne s’agissoit que de la forcer à combattre sur un terrain inégal, ou avant que de l’attaquer, de la rompre par le secours des Velites, ou de la forcer à marcher.
Ce que Polybe dit, en comparant l’ordonnance légère des Romains à celle des Macédoniens, il faut, à plus forte raison, l’appliquer à l’ordre de bataille des autres peuples, dont l’infanterie, toute pressée en un corps, avoit les inconvéniens de la phalange, sans en avoir les avantages. Deux et même trois phalanges placées les unes derrière les autres ne fortifioient point une armée, parce qu’elles ne se donnoient aucun secours. Annibal en fit l’épreuve à Zama. Il composa sa première phalange de tout ce qu’il avoit de plus médiocre dans ses troupes, se flattant qu’après que les Romains se seroient fatigués à la tailler en pièces, il fondroit sur eux avec la seconde phalange, et les mettroit aisément en fuite. Ce grand homme fut trompé dans ses espérances. Sa première phalange, qui fut rompue et enfoncée, se jeta sur la seconde, y porta le désordre, et l’entraîna dans sa déroute avant même que les Romains l’eussent approchée.
LIVRE CINQUIÈME.
Tandis que Rome étoit occupée à subjuguer l’Italie, Carthage, qui régnoit depuis long-temps sur l’Afrique, étendoit sa domination hors de son continent. Elle avoit fait des conquêtes considérables en Espagne; la Sardaigne étoit soumise, et la Sicile sembloit ne pouvoir éviter le même sort. Des richesses immenses, produit du commerce le plus florissant, enfloient l’orgueil des Carthaginois; et parce qu’ils étoient le peuple le plus riche du monde, ils se croyoient destinés à le gouverner. Mais les Romains pensoient que cet empire devoit être le prix de leur courage, de leur patience et de leur amour pour la gloire. Ces deux nations, à force de vaincre leurs ennemis, soumirent tous les peuples qui les séparoient; elles se firent la guerre, et peut-être que l’histoire n’offre point de spectacle plus beau, plus intéressant, et à la fois plus instructif que la rivalité de ces deux républiques.