Carthage, fondée par Didon plusieurs siècles avant Romulus, obéit d’abord à des rois; mais elle ne tarda pas à en secouer le joug pour se gouverner en ville libre. Deux suffêtes, dont la magistrature étoit annuelle, présidoient à un sénat nombreux qui les avoit élus; ils en convoquoient les assemblées, et y proposoient les matières qui devoient être l’objet des délibérations. Tant que les avis étoient unanimes dans le sénat, ce corps régloit tout, ordonnoit tout, et le gouvernement étoit absolument aristocratique. Mais au défaut d’unanimité, les affaires étoient portées devant le peuple, que ses magistrats assembloient dans la place publique[109]; il décidoit à la pluralité des suffrages, et le gouvernement devenoit alors purement démocratique; ainsi la souveraineté toute entière, appartenant tour à tour à chacun des deux ordres de l’état, Carthage, alternativement gouvernée par le sénat ou par le peuple, n’avoit aucune règle constante de conduite. Aristote et Polybe, trompés par ses deux suffêtes, son sénat et ses assemblées du peuple, ont donc eu tort de comparer cette république, l’un à celle des Spartiates, l’autre à celle des Romains, où l’aristocratie, la royauté et la démocratie unies, fondues ensemble, et toujours tempérées les unes par les autres, formoient une police mixte qui rassembloit les avantages de tous les autres gouvernemens.

A peine les Carthaginois se furent-ils formé un établissement solide, qu’occupés, à l’exemple des Tyriens dont ils descendoient, de la seule passion d’étendre leur commerce, d’acquérir et d’amasser des richesses[110], ils durent avoir tous les vices que produit l’avarice. Si ces vices ruinèrent le sage gouvernement des Romains, quels ravages ne durent-ils pas causer chez les Carthaginois, dont les lois n’étoient propres ni à prévenir, ni à réprimer les abus? La probité et les talens ne furent comptés pour rien; c’est aux seuls citoyens riches qu’on déféroit les magistratures, et il leur étoit même permis d’en posséder plusieurs à la fois. N’y ayant plus d’égalité entre les magistrats, et leurs fonctions n’étant pas séparées, les haines et les jalousies prirent la place de l’émulation; et de-là naquirent ces cabales, ces partis presqu’aussi anciens que la république, et auxquels ses intérêts furent continuellement sacrifiés. On ne concevroit point que les Carthaginois eussent conservé leur liberté jusqu’au temps où ils firent la guerre aux Romains, si on ne faisoit attention que leur esprit, plus occupé de leurs banques et de leurs comptoirs que de tout autre objet, et rétréci par l’intrigue, ne s’ouvroit point aux grandes choses comme celui des Romains. Tandis que les uns, naturellement lâches et timides, s’insultoient en citoyens, et ne cherchoient à dominer que par des voies sourdes et détournées, les autres, fiers et courageux comme leur république, avoient son ambition et décidoient leurs querelles par les armes. La modération même que les Carthaginois conservoient au milieu de tous leurs vices, donne une idée désavantageuse de leur caractère, et la foiblesse qui les empêche d’être aussi méchans que les Romains, ne les rend que plus méprisables.

Carthage soumit cependant ses voisins; c’étoient sans doute des peuples incapables de conserver leur indépendance. Ses premiers succès, les contributions qu’elle exigea de ses ennemis, et les dépouilles des vaincus, lui inspirèrent une confiance qui ne fut qu’un vice de plus dans sa constitution. Quoique marchands, les Carthaginois voulurent être conquérans, et s’ils ne continuoient pas à trouver des peuples aussi mal gouvernés qu’eux, aussi corrompus, plus foibles et divisés d’intérêt, ils devoient nécessairement périr; car il est impossible qu’une république, telle que Carthage, qui n’a que des soldats mercenaires, et dont les magistrats ne sont pas les capitaines[111], ait le génie propre à commencer, suivre et consommer de grandes entreprises de guerre. Accoutumée à voir ses intérêts sous un autre point de vue qu’une nation militaire, et à travers d’autres préjugés, elle aime la paix qui fait fleurir son commerce, et doit par conséquent faire mal la guerre. Ses projets, toujours trop grands ou trop petits, ne seront jamais concertés avec sagesse, et elle ne les exécutera qu’en se défiant d’elle-même, ou en présumant trop de ses forces. Elle aura de l’espérance, ou la perdra mal à propos; arrogante dans la prospérité, elle n’aura aucune fermeté dans les revers; ne pouvant donc faire la guerre avec avantage, il faut qu’elle y trouve enfin sa perte.

Si on rapproche ces réflexions générales de ce que j’ai dit jusqu’ici des institutions politiques des Romains, il paroîtra sans doute surprenant que la première guerre Punique ait duré vingt-un ans et n’ait pas fini par la ruine entière de Carthage. Mais il faut faire attention que la république Romaine, se trouvant transportée dans un ordre de choses tout nouveau, ne put pas d’abord profiter de toute la supériorité que son gouvernement, ses mœurs et sa discipline militaire lui donnoient sur les Carthaginois. Il ne s’agissoit plus de faire la guerre comme elle l’avoit faite jusqu’alors dans l’Italie, de s’étendre de proche en proche, et d’armer seulement quatre légions; il falloit se faire de nouvelles maximes, et une politique en quelque sorte toute nouvelle; et ce moment est presque toujours fatal à un peuple, parce qu’il n’est point éclairé par l’expérience; et qu’entraîné par la force de l’habitude, il veut encore imiter quand il doit imaginer.

Les Carthaginois, au contraire, qui, depuis long-temps, faisoient la guerre dans les provinces éloignées et avec des armées nombreuses, devoient encore avoir un avantage considérable sur les Romains, par l’expérience qu’ils avoient de la mer. Je sais que la navigation étoit un art aussi borné chez les anciens qu’il est étendu chez nous; que tout se réduisoit, de la part des matelots, à connoître de certains présages[112] du beau et du mauvais temps, à manier avec adresse le gouvernail, et à ramer de concert, et que le courage du soldat décidoit du sort des batailles navales. Mais les Romains, qui n’avoient jamais vu que des barques de pêcheurs, étoient trop sages pour n’être pas intimidés par leur ignorance. Les honneurs extraordinaires qu’ils accordèrent au consul Duilius, qui défit le premier une flotte Carthaginoise, prouvent combien cette victoire étoit inattendue.

Après avoir vaincu, les Romains s’essayoient encore, et ils avoient besoin de plusieurs succès consécutifs pour avoir sur mer la même confiance qu’ils avoient sur terre. D’ailleurs, l’empire des Carthaginois se soutenoit par son propre poids contre des échecs légers, et ne pouvoit être ébranlé que par de grands Revers; mais la pauvreté de la république romaine ne lui permettoit pas de former de grandes entreprises. Elle ne connoissoit l’usage des monnoies d’argent que depuis peu d’années[113], et quelques secours qu’elle reçût de la générosité des citoyens, ils étoient beaucoup moins considérables que les fonds ordinaires qu’une république aussi riche que Carthage destinoit à la guerre.

Ces causes particulières rendirent en quelque sorte les Romains inférieurs à eux-mêmes dans le cours de la première guerre Punique. Ils n’ignoroient pas sans doute la fameuse diversion d’Agathocles[114], et ils étoient instruits de la dureté avec laquelle Carthage régnoit sur l’Afrique, et quelque avantage qu’ils dussent se permettre en y transportant le théâtre de la guerre, ils ne se déterminèrent que tard à y faire passer une armée. La bataille d’Ecnome ayant enfin mis Régulus en état d’assiéger Carthage, ce général pouvoit dès-lors exécuter ce que firent depuis les Scipions; mais sa république se défia de ses propres forces et de ses lumières, et se trouvant en quelque sorte embarrassée par la grandeur de son entreprise, rappela en Italie un consul et une partie des légions. Les Romains, après la défaite de Régulus, parurent vouloir se venger avec éclat; ils remirent en mer une flotte de trois cents vaisseaux, et au lieu de porter une seconde fois la guerre en Afrique, où ils n’auroient plus trouvé un Xantippe[115]; ils se contentèrent de retirer d’Aspis les soldats de Régulus qui s’y étoient réfugiés.

Depuis que la république Romaine, éclairée par ses fautes mêmes, et familiarisée avec les grandes entreprises par une guerre de vingt-un ans, étoit aussi exercée à combattre sur mer que sur terre, et s’étoit enrichie par la possession de la Sicile et des autres pays qui lui avoient été cédés, il semble que Carthage ne pourra éviter sa ruine, si elle recommence la guerre contre les Romains. Elle devroit même n’avoir aucun succès important; mais les états ne font pas toujours ce qu’ils doivent naturellement faire. La fortune se plaît quelquefois à confondre la sagesse des hommes, pour leur montrer qu’ils ne sont jamais assez sages. Rome, faite pour tout conquérir, est prête à être subjuguée par les Carthaginois; c’est là un de ces phénomènes irréguliers que présente l’histoire, et dont la politique ne peut trop étudier les causes.

L’application successive d’Amilcar, d’Asdrubal et d’Annibal, à former les armées à une excellente discipline, avoit suppléé à tout ce qui manquoit au gouvernement de Carthage, pour avoir des soldats aussi braves que ceux de la république Romaine. Ces hommes rares, qui devoient tout à leurs talens et rien aux institutions de leur patrie, eurent presque l’art d’inspirer à une milice mercenaire et composée de différentes nations, le même zèle, la même fidélité et la même obéissance que les consuls trouvoient naturellement dans leurs concitoyens. Tandis que Rome, qui avoit fermé le temple de Janus après la première guerre Punique, se relâchoit vraisemblablement de ses exercices, et goûtoit trop de douceurs[116] d’une paix qui fut à peine troublée par quelques expéditions contre des peuples dont elle châtia trop aisément l’indocilité[117]; les armées de Carthage s’aguerrissoient en Espagne, et y faisoient tous les jours de nouvelles conquêtes. Malgré les intrigues et les cabales par lesquelles les Carthaginois étoient désunis, et dont le propre est de faire négliger le mérite, de le craindre même, et de l’étouffer pour substituer à sa place l’ignorance et l’incapacité, ils donnent à Annibal le commandement de leur armée. Par le caprice d’un hasard contraire, les Romains, malgré un gouvernement plus capable que tout autre de produire des talens, et où le mérite étoit sûr d’être récompensé, élèvent au consulat un Flaminius et un Varron.

Ce n’est point proprement contre la république de Carthage que Rome va faire la guerre, c’est contre Annibal seul, qui, avec les ressources que lui présente une armée bien disciplinée, et ce qu’il avoit pu amasser de richesses en Espagne, se sentant en état de se passer des secours de sa patrie, médite tout, projette tout, exécute tout. Si le sénat de Carthage eut réglé les opérations de cette guerre, les Romains auroient pu faire des fautes impunément; mais un homme qui n’en fait point, les observe, les entoure de piéges, et leur fera payer chèrement la plus petite méprise et la plus légère distraction.