Rome avoit fait trop de mal aux Carthaginois pendant la première guerre Punique, et les avoit trop grièvement offensés depuis, en s’emparant, contre la foi des traités, de l’île de Sardaigne, pour ne devoir pas être inquiéte de leurs progrès en Espagne. Voir sortir son ennemi de l’humiliation où on l’a mis, et ne pas lui faire la guerre, c’est une imprudence extrême. Il falloit éclairer toutes les démarches d’Annibal et s’opposer à ses premières entreprises; dès qu’il offense Sagunte, la guerre est déclarée aux Romains; il n’est plus temps de délibérer, et il ne reste qu’à transporter promptement les légions en Afrique ou en Espagne. En laissant opprimer un allié fidelle, Rome ôtoit à tous les autres la confiance où ils étoient qu’ils n’avoient rien à craindre sous sa protection, et c’étoit ébranler les fondemens de son empire. Un peuple pacifique attend la guerre sur ses frontières; un peuple conquérant doit la porter dans les provinces de ses ennemis. Si les armes Romaines sont heureuses en Afrique ou en Espagne, la république y fera des conquêtes; si elle est battue, elle ne sera point accablée de ses pertes, et il lui reste des ressources pour rétablir ses affaires. Qui ne sent pas que, quand Annibal auroit obtenu en Espagne les mêmes avantages qu’il remporta en Italie, et qui mirent les Romains à deux doigts de leur ruine, il ne leur auroit cependant causé que de médiocres alarmes?
La lenteur et l’indécision des Romains firent concevoir à Annibal le projet de passer d’Espagne en Italie. Cette entreprise a souvent été accusée de témérité; c’est le sort des grands hommes de paroître plus audacieux que prudens, parce qu’on les juge sans avoir leurs lumières ni leurs ressources. Jamais projet ne fut cependant formé avec plus de sagesse. Annibal connoissoit toute la supériorité de Rome sur sa patrie; et sachant que ce n’étoit qu’à la faveur de ses talens et de quelques circonstances passagères que Carthage pouvoit se flatter d’avoir des succès, il eût été insensé de se faire un plan qu’il n’eût pu lui-même exécuter. S’il eut entrepris de chasser les Romains pied à pied de leurs conquêtes, et de les détruire par une longue suite de succès, il étoit sûr de mourir avant que d’avoir terminé cette guerre, et il auroit laissé sa patrie abandonnée à elle-même et dans l’impuissance de se défendre. En portant, au contraire, ses armes dans le cœur de l’Italie, il réduisoit, dès la première campagne, une république conquérante à combattre pour ses propres foyers, et il ne lui falloit qu’une ou deux victoires pour être en état d’assiéger Rome même, la prendre, la brûler, et vendre ses citoyens.
Ce qui acheva de déterminer Annibal, c’est qu’en faisant la guerre dans quelque province éloignée, il auroit eu à combattre les légions Romaines, et ces armées, toujours nouvelles d’auxiliaires que les Italiens fournissoient aux Romains, et avec lesquelles ils devoient tout envahir. En se transportant dans l’Italie, il se flattoit, avec raison, de dissiper l’espèce de charme qui la tenoit asservie aux volontés des Romains, de l’armer même contre ses maîtres, et de ramener, par conséquent, la rivale de Carthage à cet état de foiblesse où elle s’étoit vue avant ses conquêtes. En effet, si quelques villes d’Italie, se souvenant encore de leur ancienne indépendance, voyoient avec jalousie l’empire de la république Romaine, et n’étoient plus les dupes de cette politique adroite, par laquelle elle asservissoit les peuples en les menaçant les uns des autres, ne devoient-elles pas regarder les Carthaginois comme des libérateurs, et sous leur protection tâcher de recouvrer la liberté? Que ne pouvoit pas se promettre un aussi grand politique qu’Annibal, en remuant tour à tour les Italiens par la crainte des châtimens ou par l’espérance des bienfaits? Les colonies mêmes de Rome ne devoient pas être fidelles à leur métropole, si les Carthaginois, après avoir obtenu quelque avantage considérable, tournoient leurs forces contre elles, et en les menaçant de les ruiner, les invitoient, par des faveurs, à se lier à eux. Les citoyens Romains, qui avoient été transportés dans une nouvelle ville, devoient regarder, après un certain temps, l’habitation où ils étoient nés comme leur véritable patrie. C’est là qu’étoient leur famille, leurs dieux, leurs amis, leur fortune, et tout ce qui est capable d’intéresser et d’attacher le cœur humain; étoit-il naturel que ces colonies, esclaves du respect qu’elles conservoient pour la ville à laquelle elles devoient leur origine, sacrifiassent au salut du capitole leurs femmes, leurs enfans, leur liberté, leurs temples, leurs maisons et leurs sépultures?
Quelque sage que fut le projet d’Annibal, il falloit, pour l’exécuter, que son auteur eût à la fois tous les talens du plus grand homme d’état et du plus grand capitaine. Quelle foule de difficultés, toujours nouvelles, ne devoit-il pas rencontrer pendant une marche de trois cents lieues dans des pays inconnus, coupés par des rivières rapides et profondes, remplis de défilés, et où il faudroit continuellement vaincre par la force des peuples barbares, ou les tromper par des artifices? Il lève d’avance tous les obstacles en les prévoyant; et tandis qu’il commence son entreprise, et la poursuit avec succès, la république Romaine, toujours aveuglée sur ses intérêts, agit sans courage et sans prudence. Elle semble ne pas pénétrer le dessein de son ennemi; et, au lieu de songer à défendre l’entrée de l’Italie par la force, ressource unique après ses lenteurs et ses irrésolutions, elle entame des négociations frivoles. Comme elle avoit oublié qu’on ne doit traiter de satisfaction et de paix qu’en se préparant à la guerre, les ambassadeurs qu’elle envoya à Carthage, en Espagne et dans les Gaules, ne reçurent que des réponses insultantes ou des railleries encore plus humiliantes pour leur orgueil.
Je n’oserois assurer que c’eût été vaincre Annibal que de l’empêcher de combattre, quand il fut descendu en Italie. Il se trouvoit, il est vrai, dans une province pleine du nom Romain, et où rien n’osoit encore s’ébranler en sa faveur: il étoit sans alliés, sans subsistances, sans machines de guerre, et tout autre général à sa place auroit péri, s’il n’eût promptement gagné quelque bataille. Mais comme Annibal avoit sans doute pensé que les Romains pouvoient demeurer opiniâtrément sur la défensive, il avoit certainement formé un plan de guerre en conséquence, et il lui auroit vraisemblablement réussi. Quoi qu’il en soit, les Romains n’avoient point de parti plus sage à prendre, que d’éviter le combat, et sans rien hasarder, de resserrer les Carthaginois. Tout le monde sait à quelle extrémité Fabius les réduisit depuis en temporisant, quoique leurs victoires eussent déjà ébranlé la fidélité des peuples d’Italie, et que quelques-uns même leur eussent ouvert leurs villes. Mais plus les Romains, irrités par la présence d’Annibal, et honteux de la conduite molle qui avoit causé la perte de Sagunte, se reprochoient de négligence et de lenteur, plus il étoit naturel qu’ils n’écoutassent que leur orgueil et s’abandonnassent à toute l’impétuosité de leur courage. D’ailleurs, leur république n’avoit aucune idée de la guerre défensive, parce qu’elle ne l’avoit jamais faite. Soit foiblesse de la part des ennemis qu’elle avoit jusqu’alors combattus, soit parce que les consuls, dont la magistrature étoit annuelle, s’étoient toujours hâtés de terminer la guerre, ou du moins de remporter quelqu’avantage qui leur valût les honneurs du triomphe, les légions étoient accoutumées à chercher l’ennemi, et ne croyoient avoir fait une campagne heureuse que quand elles l’avoient taillé en pièces. Des succès qui avoient toujours accompagné cette méthode de faire la guerre, les Romains avoient conclu qu’elle étoit la plus sage; et c’est à ce préjugé qu’Annibal dut les avantages qu’il remporta sur les bords du Tésin, à Trébie, et près du lac de Trasimène.
Cornelius Scipion et Flaminius se seroient crus déshonorés, s’ils n’avoient pas saisi la première occasion de combattre. L’un étoit brave, mais inconsidéré, et à force de compter sur le courage et l’intelligence de ses soldats, il n’étoit pas assez attentif à remplir les devoirs de général. L’autre n’avoit qu’une témérité orgueilleuse, qui lui faisoit dédaigner toutes sortes de précautions: tous les deux furent vaincus.
Fabius, qui, dans des circonstances si fâcheuses, fut fait dictateur, voulut enfin accoutumer sa république à la défensive, et ruiner son ennemi, en ne combattant pas. Mais Annibal, qui sentoit sa supériorité sur les généraux de Rome, dans un jour d’action, et d’ailleurs, obligé de vaincre encore pour achever de déterminer en sa faveur les peuples d’Italie, déjà ébranlés et incertains sur le sort de la guerre, attaqua, non pas en capitaine, mais en politique, un général qui, promenant ses légions du sommet d’une montagne à l’autre, avoit l’art de n’occuper que des camps inaccessibles. Tantôt il cherche à le rendre suspect à ses concitoyens; il ménage ses possessions et celles de la noblesse, et ravage les terres des plébéïens; tantôt il le rend méprisable en feignant de le braver, en même temps qu’il paroît craindre Minutius, général de la cavalerie, et lui laisse même prendre quelques avantages. Les Romains ne purent éviter le piége qu’Annibal leur avoit tendu; indignés contre la circonspection de Fabius, ils donnent à Minutius un pouvoir égal à celui du dictateur.
Rien n’étoit plus imprudent que cette conduite; elle divisa les forces de la république dans les conjonctures où elles ne pouvoient être trop unies, Fabius et Minutius partagèrent les légions, et au lieu d’une armée formidable, les Romains n’eurent que deux armées incapables de résister séparément aux efforts des Carthaginois. Annibal, attentif à profiter de cette mésintelligence, fut prêt à envelopper Minutius et à le tailler en pièces. Par bonheur pour les Romains, l’amour de la patrie étoit encore leur première vertu; le dictateur fut plus vivement frappé de la perte qu’alloit faire la république, que touché du plaisir malheureux, mais trop naturel, de voir succomber un rival qu’on avoit l’injustice de lui préférer. Il vole à son secours, le dégage, et le force à écouter la reconnoissance qui le fit rentrer dans le degré de subordination où il devoit être.
Annibal, toujours instruit du caractère des généraux qui lui étoient opposés, et pour ainsi dire, présent à leurs conseils[118], n’eut plus besoin de la même politique, quand les consuls P. Emilius et T. Varron prirent le commandement de l’armée. Le premier avoit toujours approuvé Fabius, et fortement attaché à ses principes, il étoit capable de résister aux murmures de ses soldats et aux plaintes des citoyens renfermés dans Rome. Persuadé que la postérité les vengeroit des calomnies de ses contemporains, ou plutôt content de faire son devoir, et d’être vertueux à ses propres yeux, il avoit le courage de vouloir servir sa patrie malgré elle. Varron, le plus présomptueux de tous les hommes, et par conséquent sans talent, étoit emporté par cette confiance fanatique qu’un capitaine doit inspirer à ses troupes, mais qu’il se garde bien lui-même d’avoir, s’il veut assurer ses succès, ou se préparer des ressources dans un malheur. Sous deux généraux d’un caractère si opposé, qui commandoient alternativement en chef avec un pouvoir égal, et dont toutes les dispositions étoient relatives à des objets contraires, il étoit impossible que l’armée Romaine pût ni rester sur la défensive, ni attaquer avec avantage; et Varron fut entièrement défait à la fameuse bataille de Cannes.
Jamais journée ne parut plus décisive; tous les anciens ont cru que Rome ne se seroit jamais relevée de la perte qu’elle venoit de faire, si Annibal se fût présenté à ses portes après sa victoire; et il semble que les paroles, si connues de Maharbal aient fixé leur jugement. «Le sort des armes, dit ce capitaine à son général, t’a ouvert le chemin du capitole, et dans cinq jours nous y souperons, si tu veux qu’à la tête de ma cavalerie, j’aille annoncer aux Romains que tu viens les assiéger dans leur ville; mais les dieux n’ont pas donné au même homme tous les talens[119], tu sais vaincre, et tu ne sais pas profiter de la victoire.» Plusieurs historiens, en effet, sont persuadés que dans la consternation où Rome étoit plongée, elle n’auroit point songé à se défendre.