Si dans la suite Annibal lui-même ne dissimuloit point qu’il n’eût fait une faute capitale[120], en ne s’approchant pas de Rome, ce n’est pas qu’il crût que cinq jours après il s’en seroit emparé; il connoissoit trop bien le courage de ses ennemis pour se promettre un succès si facile. Il est certain, selon la remarque des écrivains qui ont cherché à le justifier, qu’en conduisant son armée des champs de Cannes sous les murailles de Rome, il n’auroit pas eu le même bonheur que les Gaulois après la bataille d’Allia[121]. Les disgraces consécutives que les Romains avoient éprouvées n’étoient point produites par un commencement de corruption dans leur gouvernement ou dans leurs mœurs, mais par la supériorité d’Annibal sur leurs généraux, et par l’activité d’un courage trop ardent qui les empêchoit de connoître leur situation, et de se conduire suivant leurs vrais intérêts. Leurs malheurs, loin de les accabler ou de les engourdir, ne devoient donc, au contraire, que donner plus de force aux ressorts du gouvernement, et changer leur crainte en désespoir. Le sénat, qui félicite Varron de n’avoir pas désespéré du salut de la république, n’a pas lui-même perdu toute espérance. Rome enfin, étoit une place forte, dont l’armée Carthaginoise auroit à peine formé l’enceinte. Elle n’étoit point vide d’habitans, ni par conséquent de soldats; et Annibal manquant de toutes les machines nécessaires à un siége, avoit échoué devant une place de peu d’importance après la bataille de Trasimène.
Je ne puis cependant m’empêcher de blâmer ce capitaine de n’avoir pas découvert, à travers les expressions exagérées de Maharbal, la sagesse que renfermoit son conseil. Il n’est pas douteux que le siége de Rome n’eût été long et laborieux; mais une entreprise de cet éclat auroit sûrement attiré tous les Italiens dans l’alliance de Carthage. Ces peuples, aussi consternés par la défensive à laquelle la république Romaine avoit été réduite, que par ses défaites, quand elle avoit voulu combattre, croyoient tout possible à Annibal. Soit crainte ou mauvaise volonté dans les uns, espérance de recouvrer leur liberté ou envie de se ménager la protection du vainqueur dans les autres, ils se seroient tous hâtés d’aller dans son camp, de lui rendre hommage, et de lui offrir les secours dont il avoit besoin pour consommer son ouvrage.
Dans cette défection générale des peuples d’Italie, il n’étoit plus libre aux Romains de s’élever au-dessus de leurs malheurs, d’étonner leurs ennemis par leur fermeté, d’inspirer leur confiance à leurs alliés, ni de trouver, en un mot, leur salut dans cet esprit de ressource qui embrasse à la fois la Sicile, la Sardaigne, l’Espagne, la Mer, l’Afrique et la Macédoine, tandis qu’on leur arrachoit l’Italie même. Qu’importoit-il aux Romains de se roidir contre la fortune, et d’avoir des succès dans les provinces étrangères, si leur ville, assiégée par une armée toujours victorieuse, étoit détruite, ses habitans passés au fil de l’épée, ou vendus comme des esclaves? Quelqu’intrépidité que la défense de Rome eût inspirée à ses citoyens, ils n’auroient pas été plus braves que les Saguntins, qui, ne pouvant survivre à leur patrie, s’ensevelirent avec elle, et ne laissèrent au vainqueur qu’un amas de cendres et de ruines. Il falloit craindre la famine avec une si grande multitude d’habitans; il falloit craindre à la fois les surprises, la ruse et la force. Une ville assiégée par Annibal, et qui ne reçoit point de secours, succombe nécessairement. Les Romains, pour éviter leur ruine, auroient donc été forcés de rappeler toutes leurs forces en Italie, au lieu de recruter les armées qui étoient en Espagne et en Sicile, d’équiper des flottes, et de songer à punir la Macédoine de son alliance avec les Carthaginois.
J’ose cependant le dire, cette conduite, la plus sage, ou plutôt la seule raisonnable que pût tenir la république Romaine, n’auroit que retardé sa chûte. C’est sans doute en pensant aux suites nécessaires du siége de Rome, et que je viens de détailler, qu’Annibal se repentoit de ne s’être pas approché de cette place immédiatement après la journée de Cannes. Le salut des Romains eût alors dépendu d’une ou de deux batailles; si les Carthaginois les avoient gagnées, Rome étoit absolument perdue; et il est encore certain que dans ces circonstances, tout paroissoit plus favorable aux Carthaginois qu’aux Romains.
Ceux-ci auroient eu, il est vrai, l’avantage de sentir animer leur valeur par le grand intérêt de leur propre conservation, de leur fortune domestique, de leur patrie, de leurs dieux, de leurs femmes, de leurs enfans, pour lesquels ils auroient combattu; mais ces armées, rappelées des provinces, se seroient trouvées en quelque sorte étrangères dans le milieu même de l’Italie; et Annibal, maître des principales villes, leur auroit fait, en temporisant à son tour, plus de mal que Fabius ne lui en avoit causé. Si on suppose qu’on en fût venu aux mains, les Carthaginois, dont l’infanterie armée à la Romaine obéissoit encore à la discipline la plus rigide, et dont la cavalerie numide étoit invincible, auroient porté au combat la confiance que donnent le gain de quatre batailles et l’espérance de détruire Rome par un dernier effort. Cet intérêt, moins puissant par lui-même que celui des Romains, auroit été amplement compensé par la supériorité d’Annibal sur les généraux de la république Romaine.
Scipion, Marcellus, et les autres grands hommes qui se distinguèrent dans la suite de cette guerre, n’étoient point encore parvenus aux magistratures, ou du moins une assez longue expérience n’avoit pas développé leurs talens. Fabius même, à qui les Romains devoient tant, les eût alors mal servis. La prudence si vantée de ce général étoit plutôt le fruit d’un caractère timide et défiant que d’un génie supérieur, qui, empruntant tour à tour différentes formes, sut se prêter aux différens besoins de la république. Il falloit qu’il y eût un Annibal dans le sein de l’Italie pour établir la réputation de Fabius. Plus frappé des suites funestes d’une défaite que des avantages de la victoire, ce fut un politique et un guerrier ordinaire, mais assez heureux pour rencontrer des circonstances, où une irrésolution, par elle-même blâmable, servit l’état et devint un talent.
N’étant plus question de temporiser, mais de faire des entreprises vigoureuses, hardies, fréquentes, réitérées, et de forcer les Carthaginois à lever le siége de Rome, il est vraisemblable que Fabius eût avancé la ruine de sa patrie. Dans un temps où il fut depuis permis à la république d’agir offensivement, ce général continua à se conduire par ses anciens principes. Tite-Live nous le représente toujours campé sur des hauteurs, toujours pressé de se retirer à l’approche de l’ennemi, et cantonné au-delà du Vultur avec une attention extrême à consulter les devins, les augures, les poulets sacrés, les entrailles des victimes, et à faire autant de sacrifices expiatoires qu’on lui rapporte de contes puériles et ridicules. Plutarque nous apprend même qu’étant prêt à donner dans un piége d’Annibal, lui et son armée ne durent leur salut qu’aux auspices qui lui annoncèrent à propos que son entreprise seroit malheureuse. Les circonstances eurent beau changer, il les vit toujours les mêmes. Il s’opposa constamment à la sage diversion que les Romains firent en Afrique, et qui arracha Annibal d’Italie. Accoutumé à tout craindre, il n’eût jamais osé combattre à Zama; et malgré les règles de cette prudence éclairée, qui défendit à Scipion d’écouter les propositions de paix que son ennemi lui offroit, il auroit fait un traité, et exposé les Romains à avoir contre Carthage une troisième guerre, peut-être aussi dangereuse que la seconde, ou du moins aussi pénible que la première.
Autant que le siége de Rome, après la bataille de Cannes, eût été avantageux aux Carthaginois, autant l’inaction d’Annibal leur devint-elle fatale. Dès ce moment il se forma une chaîne de circonstances et d’événemens sinistres qui suspendirent le cours des prospérités de ce grand homme. Je ne sais si je dois parler ici des fameuses délices de Capoue; peut-être contribuèrent-elles à altérer la vigueur de la discipline dans l’armée Carthaginoise; à peine cependant doit-on y faire attention, tant il y eut d’autres causes qui contribuèrent plus efficacement à relever les espérances et la fortune des Romains!
Tandis qu’Annibal prend ses quartiers à Capoue, la république Romaine fit des efforts d’autant plus grands pour se venger, qu’elle avoit été plus humiliée, et elle trouva en elle-même des forces et des ressources qui lui auroient été inconnues dans un danger moins pressant. Chaque citoyen veut se sacrifier au bien public; chaque soldat est un héros; l’esclave, élevé à la dignité de citoyen, est digne de cet honneur et veut vaincre ou mourir pour sa nouvelle patrie. Rome, animée par un même esprit de vengeance, ne fait plus aucune de ces fautes qui avoient contribué aux premiers succès d’Annibal. Sa sagesse est égale à son courage; non-seulement elle est en état d’avoir une armée considérable en Italie, mais sa politique s’agrandit avec sa confiance; elle équipe des flottes nombreuses, recrute les légions qui sont dans les provinces étrangères, et semble à son tour méditer la ruine de Carthage.
A cette peinture légère des grandes choses que les Romains exécutèrent, et qui paroissent en quelque sorte incroyables, on commence sans doute à s’apercevoir qu’Annibal ne conservoit plus cette supériorité d’intelligence, de politique et de génie qu’il avoit eue jusque-là sur eux. Ces qualités sont déjà égales entre Rome et son ennemi, mais leurs ressources ne le sont plus. Qu’on fasse attention qu’une armée s’affoiblit par la prospérité même, et que si le vainqueur ne répare continuellement les pertes que lui cause la victoire, il lui est bientôt impossible de poursuivre ses avantages. Annibal, qui venoit de forcer les Romains d’armer jusqu’à leurs esclaves, avoit lui-même besoin de recruter son armée. Mais il n’ose recourir aux Italiens, parce que ces peuples, étonnés de la fierté de la république Romaine, commencent à craindre d’avoir trop tôt trahi leur devoir, et songent déjà à mériter leur grâce. Bien loin de les armer, le général Carthaginois est obligé de mettre des garnisons dans leurs principales villes, pour s’assurer de leur fidélité. Il s’affoiblit donc de jour en jour, et n’est plus en état de tenir la campagne avec le même avantage.