Si Annibal remplit son armée d’Espagnols, de Gaulois, de Barbares et d’aventuriers pris au hasard, ce sont des soldats sans discipline, qui combattent sans règle, qu’il faudra ménager, et qui, par conséquent, ne le laisseront plus le maître d’exécuter ce qui lui étoit facile avec les soldats qu’il avoit amenés d’Espagne. S’il est obligé de demander des recrues et des subsistances à Carthage, il n’est plus indépendant de cette république, comme il l’avoit été jusqu’à la bataille de Cannes. Tantôt les secours seront refusés, tantôt ils arriveront trop tard, et seront toujours insuffisans. Annibal n’est plus que le général d’une république corrompue; il a les mains liées par les vices de sa patrie, et il doit être vaincu par les Romains, parce qu’ils combattent dès-lors autant contre Carthage que contre lui.
Qu’on se rappelle la conduite des Carthaginois, quand Annibal leur exposa ses besoins; tandis que Magon et les chefs de la faction Barcine exhortoient le peuple à faire un effort, Hannon et ses partisans s’y opposoient. «Ne vous livrez point, disoient ces derniers, à une joie insensée; on vous trompe. Magon ne nous annonce avec tant de faste que des triomphes imaginaires. S’il faut l’en croire, Annibal a taillé en pièces les armées Romaines; pourquoi nous demande-t-il donc des soldats? Il a pris et pillé deux fois le camp des Romains, il est chargé de butin; pourquoi donc lui enverrions-nous des subsistances et de l’argent? Qu’on cesse de faire valoir Trébie, Trasimène et Cannes, puisque nos affaires ne sont pas plus avancées aujourd’hui qu’elles l’étoient quand Annibal entra en Italie. Les Romains ne recherchent pas la paix; ils ne sont donc point aussi humiliés qu’on veut nous le persuader. Il n’y a qu’un parti sage pour nous, faisons la paix, puisque la guerre nous ruine malgré nos avantages; mais ne nous épuisons pas pour satisfaire l’orgueil d’Annibal. Des secours seroient inutiles à ce conquérant redoutable qui a su exécuter de si grandes choses; et il ne les mérite pas, s’il nous trompe par de fausses relations de ses succès.» C’est ainsi qu’à Carthage on trompoit le peuple ignorant, et porté à juger des produits et des succès de la guerre par ceux de son commerce. Tous les citoyens, opposés à la faction Barcine, souhaitoient qu’Annibal fût vaincu; tous travailloient à le faire échouer, tant ils craignoient qu’il ne se servît de la considération que lui vaudroient ses victoires pour ruiner leur crédit!
Annibal, entouré d’alliés qui le trahissent, sans secours du côté de sa patrie, et à la tête d’une armée qui se lasse d’une guerre qui ne lui offre plus de butin, et dont la cavalerie, d’abord si redoutable aux Romains, déserte continuellement chez eux, se surpasse inutilement lui-même. Quoique les généraux de Rome ne puissent encore le vaincre, on voit cependant que l’Italie doit lui échapper des mains. Il sent le contre-coup de toutes les pertes que sa patrie fait en Espagne, en Sicile, &c. Et les Romains doivent tous les jours remporter quelque nouvel avantage dans les provinces, parce qu’ils n’y font en effet la guerre que contre Carthage, et qu’elle ne leur oppose que des armées sans discipline, qui manquent de tout, et des généraux incapables de réparer ses fautes, et de se suffire à eux-mêmes. Ces avantages réitérés décideront enfin du sort d’Annibal; car la république Romaine, instruite par les événemens même de la première guerre Punique, de la foiblesse des Carthaginois en Afrique[122], ne manquera point d’y porter ses armes, dès qu’elle aura réuni ses forces en pacifiant les provinces. En effet, Scipion y passa; et tout le monde sait que par la défaite d’Asdrubal et de Siphax, les Carthaginois ayant éprouvé à leur tour une journée de Cannes, Annibal fut rappelé au secours de sa patrie. Il en frémit d’indignation; et c’est, vaincu par l’avarice, la lâcheté, les partis, les cabales, les divisions de Carthage, et non par les armes de Rome, qu’il abandonna l’Italie.
Scipion battit Annibal à Zama, et cette bataille célèbre ne fut pas seulement le terme de la grandeur des Carthaginois[123]; on diroit que toutes les nations y furent vaincues, tant elle rendit facile aux Romains la conquête du monde entier. Leur république, qui voyoit dans son alliance tous les pays qui avoient obéi à Carthage, et qui s’étoit emparée de toutes ses richesses, devint une puissance énorme dont le poids devoit tout écraser. Elle n’avoit fait jusque-là que des guerres laborieuses, à présent toutes ses entreprises seront au-dessous de ses forces.
Les états formés des débris de l’empire d’Alexandre, devoient être le principal objet de l’ambition des Romains, et aucune de ces puissances n’étoit en état de se faire respecter. La Grèce n’étoit plus ce qu’elle avoit été autrefois sous la conduite de Miltiade[124], de Thémistocle, de Pausanias, &c. La jalousie de Sparte, l’ambition d’Athènes, la guerre funeste du Péloponèse avoient rompu tous les liens qui unissoient les Grecs. Leurs villes étoient pleines de partis, de cabales et de factions. En un mot, la Grèce sans liberté, sans amour de la patrie, sans confiance en ses forces, ne pouvoit plus être le boulevard de l’Asie contre les Romains, comme elle l’avoit été de l’Europe contre les Perses. La Macédoine étoit presque retombée, depuis la mort d’Alexandre, dans le même état de foiblesse d’où la politique de Philippe l’avoit tirée. Le souvenir de son ancienne grandeur lui donnoit de l’ambition; elle se flattoit toujours de reconquérir l’Asie avec le secours des Grecs; mais au lieu de les assujettir, elle ne savoit que les inquiéter et les tyranniser. Les rois de Syrie, qui possédoient la plus grande partie des conquêtes d’Alexandre, auroient pu se défendre contre les Romains, s’ils avoient connu leurs forces et su s’en servir: mais ce vaste empire ressembloit à ces géans énormes qui sont plus foibles que les autres hommes, parce que le cœur ne peut envoyer avec assez d’impétuosité le sang et les esprits jusqu’aux extrémités de leur corps pour y entretenir la vie. On retrouvoit dans les successeurs d’Alexandre tous les vices qui avoient rendu si facile la ruine des successeurs de Cyrus. L’Asie, éternellement livrée à l’oisiveté, au luxe et à la mollesse, n’avoit point de soldats. Les Grecs qui s’y étoient établis, avoient perdu leur courage; et le despotisme le plus pesant y accabloit des esclaves, auxquels il avoit ôté tout sentiment de crainte, d’espérance et d’émulation. L’Egypte, aussi démembrée que l’empire de Macédoine, ne se trouvoit pas dans une situation moins déplorable. Jamais princes ne furent moins dignes de régner que les successeurs de Ptolomée. Loin de concevoir le projet de s’opposer aux entreprises des Romains, ils en achetèrent, au contraire, par des complaisances serviles, le privilége de vivre dans la mollesse la plus honteuse, et de fouler des sujets qui, malgré leur lâcheté naturelle, étoient toujours prêts à se révolter. Pour mieux juger de la foiblesse de leur gouvernement, il suffit de remarquer l’ascendant que les rois de Syrie avoient pris sur eux; et que se laissant entraîner par une habitude d’obéir et de ramper, ils devinrent sujets des Romains avant même que d’avoir été vaincus par les armes comme Philippe, ou par les bienfaits comme Massinissa.
Quelque rare qu’il soit de voir un état changer de politique, quand ses intérêts commencent à changer, peut-être que la puissance des Romains auroit inspiré assez de défiance à la Grèce, à la Macédoine, et aux cours de Syrie et d’Egypte, pour les forcer à sacrifier leurs anciennes haines à leur sûreté commune, et à se réunir, si elles n’avoient point été rassurées par cette politique savante et pleine de modération qui avoit déjà trompé et asservi les Italiens. Les Grecs et les successeurs d’Alexandre ne connoissoient qu’une manière de s’agrandir, c’étoit d’établir une domination directe sur les vaincus; mais voyant que la république Romaine ne conquéroit que des alliés, et ne mettoit point de garnison ni de préteur dans les villes de ses ennemis humiliés, ils crurent qu’elle étoit sans ambition, et qu’au lieu de songer à se défendre contre elle, il suffisoit, pour ne la pas craindre, de ne pas l’offenser. Cette sécurité laissa subsister leurs divisions, et les Romains en profitèrent pour les vaincre successivement, et même les uns par les autres.
Il faut cependant le remarquer; peu s’en fallut que la prospérité de la république Romaine ne la fît renoncer à cette modération qui avoit préparé sa grandeur, et qui pouvoit seule étendre encore et affermir son empire. Depuis qu’elle avoit porté ses armes hors de l’Italie, elle paroissoit moins attachée à ses principes; et l’on peut voir dans Polybe comment les Romains, jusque là si religieux observateurs des règles de l’équité, s’emparèrent de l’île de Sardaigne peu de temps après la première guerre Punique, et par la seule raison que Carthage, occupée à réduire ses armées révoltées, n’étoit pas en état de se défendre contre les étrangers. Une sorte de présomption qui accompagne toujours de longs succès, commençoit à persuader aux Romains qu’ils n’avoient plus besoin des mêmes ménagemens que leurs pères, et qu’il étoit temps de profiter de tous les droits que donne la guerre, et de se faire des sujets. Pour satisfaire leur vengeance et l’orgueil que leur inspiroit la défaite d’Annibal, il auroit fallu ruiner entièrement la ville de Carthage, et établir une domination directe sur l’Afrique. Certainement les nouvelles passions des Romains auroient fait tenter cette entreprise pernicieuse, si l’intérêt personnel du général qui commandoit leur armée en Afrique ne s’y fût opposé. Scipion savoit que rien n’est plus difficile que de porter le dernier coup à une nation[125]. Quelqu’humiliée qu’elle soit, elle trouve en elle-même, dès qu’elle est prête à périr, des ressources qu’elle ne connoissoit pas. Le vainqueur d’Annibal ne devoit pas hasarder de ternir sa gloire; il craignoit d’ailleurs que le peuple ne se lassât de prolonger le temps de sa magistrature, et il avoua depuis lui-même que les Carthaginois n’avoient dû le salut de leur ville qu’aux efforts des consuls T. Claudius et Cn. Cornelius[126], pour lui enlever le commandement de l’armée et la gloire de terminer la guerre.
Les mêmes motifs qui portèrent Scipion à ne pas détruire les Carthaginois vaincus, déterminèrent dans la suite les autres généraux à suivre son exemple. Flaminius refusa de se rendre aux désirs de la Grèce, qui demandoit qu’on traitât la Macédoine avec la dernière rigueur. Il laissa subsister Philippe et son royaume; et les Romains dont l’avidité fut ainsi réprimée, non-seulement continuèrent à user de la victoire dans les provinces éloignées, de la même manière qu’ils avoient fait en Italie, mais donnèrent même de nouvelles preuves de modération. S’ils se virent contraints d’affoiblir extrêmement leurs ennemis pour n’en rien craindre, cette dureté ne les rendit point odieux, parce qu’ils ne faisoient jamais tout le mal qu’ils étoient les maîtres de faire, qu’ils laissoient aux vaincus leurs usages, leurs lois, leurs magistrats, leur gouvernement, et qu’ils sembloient ne faire la guerre que pour l’avantage seul de leurs alliés. La république en effet prit l’habitude de ne rien retenir de ses conquêtes; elle les partageoit entre ceux qui l’avoient aidée à vaincre; et cette nouvelle politique fut encore l’ouvrage de l’intérêt personnel de ses généraux. Ne songeant qu’à ce qui pouvoit assurer le succès de leurs entreprises, à peine avoient-ils commencé la guerre contre quelque puissance, que pour la réduire à ne se défendre qu’avec ses seules forces, et pour augmenter les leurs, ils recherchoient l’alliance de tous ses voisins, et leur offroient pour prix de leur amitié et de leurs secours, les provinces qu’ils alloient conquérir.
Un peuple qui se conduisoit par des principes en apparences si contraires à ceux de l’ambition, vit tous les princes avares, timides ou ambitieux, lui demander avec empressement son amitié pour avoir part à ses bienfaits. A peine la république avoit-elle déclaré la guerre, qu’elle avoit pour alliés la plupart des voisins de son ennemi. Cette méthode d’enrichir les alliés aux dépens des vaincus, multiplia les jalousies qui divisoient les peuples, et fit naître des haines irréconciliables entre eux. Nous ne devrions haïr que ceux qui nous dépouillent; nous haïssons encore par foiblesse ceux qu’on élève sur nos ruines. Cette lâcheté injuste du cœur humain servit plus utilement les Romains que n’auroit fait la politique la plus adroite de leur sénat; la république n’avoit qu’à s’abandonner aux passions mêmes de ses alliés et de ses ennemis pour étendre et voir affermir de jour en jour son empire. Toutes les puissances s’observoient réciproquement; elles désiroient toutes de trouver leurs voisins coupables de quelque faute, et par-là se tenoient toutes également asservies. Les princes, enrichis des conquêtes des Romains, étoient étonnés de se trouver aussi humiliés que l’état même à l’abaissement du quel ils avoient contribué; plus ils furent puissants, plus ils furent soumis; parce que l’importance de leurs dépouilles n’auroit rendu leur perte que plus certaine. Ils s’accoutumèrent à ne se regarder dans leurs propres royaumes que comme des officiers des Romains; les sujets de ces rois esclaves virent sans étonnement disparoître ces fantômes de la royauté, et occuper leur place par un préteur: leur chûte ne fut pas une révolution.
Il faut m’arrêter un moment à faire connoître d’une manière plus détaillée la conduite que tinrent les alliés et les voisins de la république Romaine. Massinissa n’entra dans son alliance qu’après que Scipion eut chassé d’Espagne les Carthaginois; mais ce n’étoit pas alors qu’il devoit prendre ce parti. Il auroit agi en grand politique, s’il eût d’abord contre-balancé la fortune de Carthage, et fait une diversion en faveur de la république Romaine, dans le temps qu’Annibal paroissoit prêt à l’accabler; car les Carthaginois ne pouvoient triompher de Rome, sans devenir beaucoup plus puissants qu’ils ne l’étoient en Afrique, et causer par conséquent de justes alarmes à la Numidie. Mais comme Massinissa s’étoit ligué avec eux lorsqu’il auroit dû secourir les Romains, il devint l’ami de ces derniers quand il auroit dû renoncer à leur alliance, soutenir les Carthaginois, et assurer sa propre liberté en défendant la leur.