Siphax suivit cet exemple; d’abord uni aux Carthaginois, il s’allia ensuite avec les Romains dans le temps qu’ils commençoient à n’avoir plus besoin d’alliance. Ce n’est pas par politique qu’il les abandonna; il ne sentit point qu’il étoit de son intérêt de ne pas laisser accabler les Carthaginois; son amour pour Sophonisbe lui fit faire trop tard une démarche qui étoit sage dans ses principes, mais qui n’étoit plus qu’une imprudence depuis que Carthage, à moitié vaincue, devoit nécessairement succomber, malgré les secours qu’il lui donnoit.
Philippe se comporta avec sagesse, si l’alliance qu’il fit avec Annibal, après la bataille de Cannes, fut le fruit de ses méditations sur le gouvernement, le génie et la politique de Rome et de Carthage. Il lui importoit de détruire la république Romaine, parce que c’étoit une nation guerrière, conquérante, et dont il étoit impossible d’être le voisin sans en devenir l’ennemi. Les Carthaginois, au contraire, étoient un peuple beaucoup moins entreprenant; et dès qu’ils n’auroient plus un Annibal à leur tête, ils cesseroient de se faire craindre. Philippe ne soutint point sa démarche; il trembla en voyant ce que les Romains firent pour réparer leurs pertes; leurs menaces le consternèrent, et elles n’auroient dû que lui faire mieux sentir la nécessité où il étoit d’aider Annibal, et de faire tout ce que Carthage elle-même auroit dû faire. Dès-lors toute la conduite de ce prince ne fut qu’un tissu de fautes grossières[127].
Il semble que la mauvaise politique qu’on avoit eue à l’égard de la république Romaine pendant la seconde guerre Punique, fut le modèle que se proposèrent tous les états quand elle entreprit de nouvelles conquêtes. A peine les Grecs, assez aveugles sur leurs intérêts pour préférer le voisinage des Romains à celui de Philippe, les eurent-ils engagé à faire la guerre à la Macédoine[128], que ce royaume vit armer contre lui tous ses voisins. Attale devoit le secourir; sa situation étoit la même pendant cette guerre que celle de Massinissa pendant la guerre d’Annibal, et il ne fut pas plus prudent. Philippe ne trouva qu’un seul allié, ce fut Antiochus. Mais soit que ce prince ne sût prendre aucune résolution ou ne persister dans aucun parti; soit qu’entraîné par cette ancienne jalousie qui divisoit les successeurs d’Alexandre, il ne put s’empêcher de voir avec quelque plaisir l’humiliation de Philippe; il avoit à peine commencé une foible diversion en attaquant Attale, qu’il fit sa paix aux premiers ordres des Romains.
Les Macédoniens, vaincus à Cynocéphale, ne se furent pas plutôt soumis aux conditions humiliantes que Flaminius leur imposa, que les Romains, toujours impatiens de s’agrandir, songèrent à se venger des hostilités qu’Antiochus avoit commises sur les terres d’Attale. Ils lui ordonnèrent d’évacuer les villes d’Asie qui avoient appartenu aux rois de Macédoine, et de se garder de troubler le repos des Grecs en faisant passer des troupes en Europe. Antiochus, encouragé par les Etoliens à prendre les armes, commença la guerre, et eut le même sort que Philippe. Personne ne le secourut dans ses disgraces, et pour me servir de l’expression de Tite-Live, il fut accablé du poids du monde entier.
Cette guerre mérite une attention particulière[129], non pas par les événements qu’elle produisit, mais par ceux qu’elle auroit pu produire, si Antiochus eût eu le courage de s’élever au-dessus des préjugés de son temps, et de suivre les conseils d’Annibal. Ce grand homme, obligé d’abandonner sa patrie, et de chercher un asyle chez les ennemis des Romains, s’étoit retiré à la cour de Syrie. C’est un spectacle bien singulier, que le simple citoyen d’une république presque détruite, et lui-même fugitif, proscrit, sans fortune, sans soldats, dont le génie en impose à celui de Rome, et qui tente de soulever toute la terre contre une puissance que les plus grands rois ne pourroient regarder sans frayeur.
«Que les princes, disoit-il à Antiochus, oublient leurs différends particuliers; qu’ils sachent qu’il est une grandeur pour eux préférable à l’augmentation de leur territoire; et Rome, qui n’est puissante que par leurs divisions et leur avarice, cessera de triompher. Graces aux haines aveugles et invétérées de tous les peuples les uns contre les autres, les Romains trouvent plus d’alliés qu’ils n’en souhaitent, et toutes les forces de la terre sont à leur disposition. Ils ne veulent vaincre, dit-on, que pour l’avantage de leurs alliés; c’est une erreur grossière. On ne supporte point les maux, les fatigues, les dangers de la guerre sans avoir la passion de dominer; et si les Romains comblent de bienfaits leurs alliés, ce n’est que par intérêt. Ils sentent combien il leur importe d’avoir des amis, et pour ne pas soulever à la fois contre eux l’orgueil de toutes les nations, de déguiser, de cacher la tyrannie à laquelle ils aspirent. Mais ces alliés, dont ils exigent les complaisances les plus serviles, sont déjà des sujets qui seront bientôt des esclaves. J’en réponds, toutes ces fortunes de Massinissa, d’Attale, d’Eumènes seront renversées à leur tour. Les Romains regardent déjà l’Asie comme une proie qui les attend; vous ne ferez que de vains efforts pour éviter une rupture avec eux, ils sauroient se faire un prétexte honnête de guerre. Dans ce danger nouveau pour le trône de Syrie, il faut renoncer aux desseins de vos prédécesseurs, et vous faire une nouvelle politique. Il n’est plus question de vous regarder comme le légitime et le seul successeur d’Alexandre, ni de vouloir recouvrer les parties démembrées de sa monarchie. Ne songez aujourd’hui qu’à soutenir vos anciens ennemis; vous les accablerez, si vous voulez, après vous être aidé de leurs forces pour affoiblir la république Romaine qui vous menace. Quand Philippe, irrité de l’orgueil de ses vainqueurs, frémit secrètement d’indignation, n’attend qu’une conjoncture favorable de secouer le joug, et n’a avec vous qu’une même cause à défendre, pourquoi le négligez-vous? Vous-même, vous avez en quelque sorte été vaincu à Cynocéphale; la Macédoine n’est plus le rempart de l’Asie. Philippe, de son côté, va voir confirmer tous ses malheurs; et il sera enveloppé de toutes parts de la puissance des Romains, s’ils pénètrent dans vos états. Malgré la haine qui vous divise, Philippe est moins votre ennemi que la république Romaine; relevez-le pour affermir votre trône, et que le plus grand roi de l’Europe s’unisse au plus grand monarque de l’Asie.»
«Mais, continuoit Annibal, les ennemis de Rome n’ont trouvé jusqu’à présent aucun allié, parce qu’ils ont paru effrayés de la guerre en la commençant; leur timidité a détourné tout le monde de s’associer à leurs périls. N’attendez pas que les Romains établissent le théâtre de la guerre dans le sein de vos états: leur république, qui chancelle dans l’Italie, vous accableroit ici sans peine avec les forces de toutes les nations qu’ils ont vaincues, qui craignent de l’être, ou qui espéreroient de s’enrichir de vos dépouilles; Espagnols, Africains, Italiens, Grecs, Macédoniens, tout contribueroit à vous accabler. Quand la fortune d’ailleurs vous réserveroit les succès les plus complets et les plus constans, combien ne vous faudroit-il pas de batailles pour chasser les Romains de vos domaines? Il faudra les poursuivre dans la Grèce et la Macédoine, et conquérir sur eux ces provinces, avant que de les repousser dans leur pays, et de pouvoir les entamer. Deux victoires, au contraire, remportées en Italie, réduiront ces hommes si fiers à trembler pour le capitole. Confiez à la haine que je leur porte des vaisseaux et des soldats; je reverrai une seconde fois l’Italie, j’y trouverai des peuples lassés de la grandeur de leurs maîtres, et auxquels j’ai appris à désirer d’être libres. Si je retrouve Trasimène ou Cannes, Rome succombera sous vos armes. Je vous ferai des alliés et des amis de tous les états qui sont jaloux de la puissance Romaine, ou qui n’ont d’autre politique que de s’attacher au parti le plus fort; ils vous craindront comme ils craignent les Romains; ils seront attachés à vos intérêts comme ils sont attachés aux intérêts des Romains, si vous osez faire trembler ces tyrans des nations.»
Malgré la servitude où tous les peuples se précipitoient, jamais conjoncture ne fut plus favorable pour faire craindre une seconde fois aux Romains tous les dangers qu’ils coururent pendant la seconde guerre Punique. Si quelques-uns de leurs alliés leur étoient sincèrement attachés, la plupart commençoient à s’apercevoir qu’ils avoient acheté trop chèrement leur fortune. Accablés de la protection de la république Romaine par l’excessive reconnoissance qu’elle exigeoit, ils ne lui donnoient des secours pour faire de nouvelles conquêtes, qu’en lui souhaitant des disgraces. Les Italiens mêmes ne confondoient plus leurs intérêts avec ceux des Romains; ils sentoient qu’ils étoient sujets; ils murmuroient, ils se plaignoient, et n’attendoient qu’un nouvel Annibal pour oser se révolter. Ces dispositions étoient si peu cachées, que le consul Sulpicius reprochoit avec chagrin au sénat la lenteur avec laquelle on faisoit passer les légions dans la Grèce après avoir déclaré la guerre à Philippe. «Hâtons-nous, disoit-il; si Philippe nous prévient, et porte la guerre en Italie, tandis que nous le menaçons imprudemment avant que de le frapper, nous courons risque d’éprouver de plus grands malheurs que pendant la seconde guerre Punique, et de voir anéantir notre puissance; car nos voisins ne nous sont attachés qu’autant qu’il ne se présentera aucun de nos ennemis[130], dont ils puissent avec sûreté embrasser et défendre les intérêts.»
Les Etoliens, qui s’étoient flattés que l’empire de la Grèce seroit la récompense des efforts qu’ils avoient faits en faveur des Romains contre la Macédoine, ne se voyoient frustrés de leurs espérances qu’avec un dépit extrême. Leur politique agissante remuoit toutes les puissances voisines et vouloit les associer à leur vengeance. Les autres peuples de la Grèce n’étoient plus la dupe des bienfaits de la république Romaine; le charme commençoit à se dissiper, et ils sentoient que Flaminius avoit empoisonné le don qu’il leur avoit fait de la liberté, en défendant à leurs villes toute association. La Gaule Cisalpine n’étoit pas entièrement soumise; quelques contrées de l’Espagne défendoient encore leur liberté avec un extrême courage. Annibal, en un mot, dont le nom seul inspiroit de l’effroi aux Romains[131], et étoit capable de faire renaître la confiance chez tous les peuples, entretenoit des relations en Afrique, dans la Grèce, et dans les Gaules mêmes. Si on l’eût vu descendre une seconde fois en Italie, à la tête de toutes les forces de l’Asie, Rome auroit perdu en un jour l’empire qu’elle exerçoit sur ses alliés. On lui auroit désobéi, parce qu’on l’auroit pu faire impunément, et elle se seroit vue abandonnée à ses seules forces.
Antiochus, à qui il appartenoit de décider du sort de la terre, pensoit trop bassement pour goûter la sagesse hardie des conseils d’Annibal. Les promesses de ce grand homme lui parurent vagues et confuses, parce qu’il ne pouvoit en comprendre la justesse; et ce qui n’étoit que grand et courageux, il le crut téméraire. De petites passions le décidèrent; il se livra à la jalousie de ses courtisans et à l’imbécillité de ses ministres. Ivre de sa grandeur, comme tous les princes d’Orient, et rabaissé par sa timidité naturelle, il ne put ni croire qu’il s’agissoit de sa ruine entière en faisant la guerre contre les Romains, ni se persuader qu’il lui seroit possible de renverser cette puissance énorme, devant laquelle tout étoit humilié. Jamais prince ne fit mieux voir tout ce que l’orgueil et la lâcheté peuvent rassembler de foiblesse et de contradiction dans un même caractère. Toujours plein des projets de ses prédécesseurs sur la Grèce et la Macédoine, ses anciennes ennemies, il ne put se résoudre à les relever pour s’aider de leurs forces contre la république Romaine. Il commence, au contraire, la guerre par insulter Philippe; et tandis qu’il oblige ce prince à se déclarer contre lui en faveur des Romains, il est saisi de crainte, se repent déjà de son entreprise, et consent à céder une partie de ses états pour conserver l’autre.