Que Mithridate eût occupé le trône d’Antiochus, et les Romains étoient ruinés. Qu’il eût été beau de voir ce prince et Annibal unis d’intérêt et déployer de concert toutes les ressources de leur génie contre un peuple puissant qu’il falloit détruire ou reconnoître pour son maître! La république Romaine ne craignit jamais que ces deux hommes; mais l’un naquit simple citoyen d’une république qui trahit ses espérances, et il ne trouva dans la suite aucun prince qui osât le seconder. L’autre étoit roi, mais il ne régna que dans un temps où toutes les provinces, gouvernées par des officiers Romains, étoient déjà accoutumées à obéir. Il concevoit dans sa colère les plus vastes desseins; ses espérances et ses ressources étoient toujours plus grandes que ses malheurs. Il combattit pendant quarante ans contre Sylla, Cotta, Lucullus et Pompée; mais il épuisa sa fortune dans la Grèce et dans l’Asie. Quelle qu’en soit la cause, il ne profita point de la circonstance favorable que la révolte des Samnites et de leurs alliés lui offroit de porter ses armes dans le cœur de l’Italie, et il ne songea véritablement à marcher sur les traces d’Annibal, que quand il lui fut impossible d’exécuter les mêmes desseins.
La défaite d’Antiochus confirma toutes les nations dans la foible politique qui hâtoit la perte de leur liberté. C’est dans ces circonstances que Persée entreprit follement de relever la Macédoine; et toute la terre se souleva contre lui. Prusias ne voulut être que spectateur de cette guerre. S’il craignit d’offenser également les deux partis par sa neutralité, il espéra de fléchir les Romains vainqueurs à force de bassesses et en se disant leur affranchi, ou de trouver grâce auprès de Persée, dont il avoit épousé la sœur.
Gentius, roi d’Illyrie, et les Rhodiens, embrassèrent un parti équivoque et mitoyen, qui ne fait que des ennemis, que la politique condamnera éternellement, et que des hommes timides regarderont toujours comme le comble de la sagesse et de l’art de gouverner. Sans aider efficacement Persée, qu’il étoit de leur intérêt de favoriser de toutes leurs forces ou de négliger entièrement, ils firent seulement tout ce qu’il falloit pour irriter les Romains contre eux. On retrouve constamment cette même conduite dans tous les ennemis de la république. Bocchus secourut Jugurtha après que ce prince eut perdu ses états; Tigranes se comporta de même à l’égard de Mithridate; et l’un et l’autre, disent bien sensément tous les historiens, devoient prendre plutôt ce parti, ou ne le prendre jamais.
LIVRE SIXIÈME.
Dans cette espèce de stupidité où j’ai représenté tous les peuples, la république Romaine auroit manqué d’ennemis, et cessé de faire la guerre, si elle eût attendu, pour prendre les armes, qu’on eût osé l’offenser. De tout temps elle s’étoit fait une loi d’accorder sa protection ou sa médiation à tous ceux qui l’imploroient; mais quand elle fut parvenue à ce degré de puissance qui en imposoit à tous ses voisins, leur docilité à obéir lui persuada qu’elle étoit dépositaire de tous les droits des hommes, et qu’il étoit de sa dignité de former une sorte de tribunal qui jugeroit des querelles des nations. Ce n’est plus comme ennemis, mais comme arbitres, que les Romains firent la guerre. S’élevoit-il un différend entre deux peuples encore libres? le sénat prononçoit quelquefois un jugement sans les consulter, et son ambassadeur, suivi des légions et chargé d’exécuter son décret, arrachoit au vainqueur sa proie, rétablissoit le vaincu dans ses possessions, et apprenoit à l’un et à l’autre qu’ils avoient un maître. Rome décida du sort de toute la terre; les rois, les princes, les ambassadeurs de toutes les nations y parurent en supplians, tantôt pour se justifier, tantôt pour mendier des grâces.
Les Romains se seroient contentés de cet empire, et n’en auroient pas abusé, s’ils eussent conservé leurs anciennes mœurs; mais leurs conquêtes, ainsi que je l’ai dit, les enrichirent, et dès que les richesses leur eurent donné du goût pour les voluptés, l’or du monde entier ne leur suffit plus. L’avarice ayant pris dans le cœur du citoyen la place de l’amour de la gloire, l’ambition de la république devint une avidité insatiable de tout piller et de tout opprimer; et sa politique, destinée à servir de nouvelles passions, dut agir par des principes nouveaux. Les Romains, jaloux de la fortune de leurs alliés, la regardèrent comme un vol fait à la leur. Il fallut établir une domination directe sur les provinces, pour les piller plus commodément. Les royaumes de Numidie, de Pergame, de Cappadoce, de Bithinie, dont la faveur de la république avoit fait des puissances considérables, furent détruits. Le sénat fit une espèce de trafic des trônes qui subsistoient encore, créant ou déposant les rois à son gré: les états n’eurent plus de règle fixe de succession. Cette politique abominable, qui détruit pour conserver, fut seule mise en usage. On peut se rappeler dans quelle situation la défaite de Persée fit tomber la Macédoine. Les citoyens les plus distingués en furent exilés; et on la partagea en quatre provinces, entre lesquelles toute sorte de communication fut interdite. Le sort qu’éprouva la Grèce après la prise de Corinthe par Mummius, fut le sort général des alliés. On établit dans les provinces des préteurs qui se crurent tout permis, parce que rien ne pouvoit leur résister; et Rome ne retentit plus que du bruit des concussions que ses officiers exerçoient de toutes parts.
Tout pays qui offrit quelque butin à l’avidité des Romains, devint un pays ennemi. Quelques princes assurèrent la tranquillité de leurs sujets, et leur épargnèrent les soins et les fatigues d’une défense inutile, en appelant à la succession de leurs états une république assez puissante et assez corrompue pour faire des injustices sans crainte et sans remords. Florus rapporte que, sous le bruit des richesses de Ptolemée, roi de Chypre, les Romains portèrent un décret par lequel ils s’attribuoient sa succession[132]. «N’importe de vos droits, disoit Sylla à Mithridate; obéissez sans résistance aux lois qu’on vous impose, ou rendez-vous plus fort que nous.» Brennus, qui avoit paru autrefois si barbare aux Romains, en disant que tout appartient aux vainqueurs, auroit-il tenu un autre langage?
Aucun peuple ne put se mettre à couvert des entreprises et des vexations de la république. Quelqu’attentif qu’il fut à ne fournir aucun prétexte de rupture, on lui trouvoit quelque crime dont il falloit le châtier.
Qu’on lise dans Tite-Live la harangue que prononça Manlius au retour de son expédition contre les Gallo-Grecs. Furius et Emilius, ses ennemis, vouloient lui faire refuser le triomphe, sous prétexte que la guerre qu’il avoit faite étoit injuste; mais Manlius les confondit aisément, en représentant que les Gaulois avoient autrefois pillé le temple de Delphes, et que cette impiété n’avoit point encore été punie[133]. Si ce trait seul ne peignoit pas assez naïvement le caractère des Romains, on pourroit voir dans Justin qu’ils n’eurent point de honte d’alléguer, comme une raison sérieuse de ce qu’ils prenoient la défense des Acarnaniens contre les Etoliens, que les ancêtres des premiers étoient les seuls peuples de la Grèce qui n’eussent point envoyé de troupes au siége de Troye[134]: c’étoit joindre la raillerie à la violence.