On peut être injuste, odieux même à toute la terre par sa tyrannie, et cependant continuer d’être heureux dans ses entreprises quand on peut accabler ses ennemis par des forces supérieures: l’histoire n’est que trop souvent une preuve de cette triste vérité. Après avoir fait des conquêtes par ses vertus, la république Romaine s’agrandit encore malgré ses vices. C’est dans le temps même qu’elle ne pouvoit défendre ses lois contre l’ambition des citoyens, et que son avarice étoit redoutée de tous ses voisins, qu’elle repoussa les efforts de Mithridate et le vainquit, qu’elle fit sa conquête la plus difficile, c’est-à-dire, qu’elle soumit les Gaules, en imposa aux Germains, et pénétra jusque dans la Bretagne. Rome ne cessa point de triompher, parce que ses légions étoient toujours mieux disciplinées et plus aguerries que les armées de ses ennemis; et si ses généraux n’avoient plus de vertus, ils avoient de grands talens. Les factieux, qui aspiroient à la tyrannie, ayant besoin de se faire de la réputation dans la république, et de l’éblouir par des succès pour l’opprimer, ne souffroient point qu’elle fût avilie dans leurs gouvernemens, et la faisoient respecter chez les étrangers.
Les Romains, en effet, pleins des passions orgueilleuses que leur donnoient la liberté et leurs conquêtes, conservoient, au milieu de leurs vices, assez de fierté pour vouloir estimer le maître qui les domineroit, et ils ne savoient plus estimer que les talens et les succès militaires. Qu’un magistrat, par les voies sourdes de l’intrigue, eût voulu s’emparer du gouvernement, ce n’eût été qu’un conjuré qu’il étoit aisé de perdre: tels furent les Gracques et Catilina. Que Sylla, afin de se rendre plutôt en Italie, et de se venger du parti de Marius, eût fait un traité honteux avec Mithridate, ses soldats auroient vraisemblablement refusé de le suivre, et il n’auroit trouvé à Rome et dans l’Italie que des ennemis qui l’auroient méprisé. César avoit besoin de conquérir les Gaules pour s’ouvrir le chemin de l’empire.
Cette sorte de besoin qu’avoient les généraux de faire de grandes choses, et qui soutint la réputation des armées pendant les troubles de la république, disparut entièrement quand Auguste établit enfin la monarchie. J’ai rendu compte ailleurs[135] pourquoi l’empire n’avoit pas été détruit par la tyrannie de Tibère, de Claudius, de Caligula et de Néron: je prie maintenant de remarquer que si la servitude où ces monstres précipitèrent le sénat et le peuple Romain, s’étoit étendue jusque sur les légions, l’empire, qui n’auroit plus rien conservé de ce qui avoit fait la supériorité de la république sur ses ennemis, seroit allé à sa ruine sans avoir jamais de ces momens heureux, où il parut encore animé par le génie des Scipions et des Emiles.
Les armées se firent craindre des premiers successeurs d’Auguste; et les ménagemens auxquels ces princes se virent contraints à leur égard, laissèrent subsister dans les camps un reste de l’ancien esprit républicain. Le soldat, qui n’étoit pas opprimé, se crut citoyen; et c’étoit-là le seul boulevard de l’empire contre les étrangers. Comme les légions, toujours placées sur les frontières, conservoient l’habitude de la guerre, malgré le relâchement de la discipline, et en venoient souvent aux mains contre les Barbares, elles cultivoient encore plusieurs vertus militaires. Le luxe et le repos ne les énervoient point. Les soldats, en un mot, attachés à leurs exercices, n’avoient besoin que d’obéir à un général habile pour faire encore de grandes choses. Aussi Agricola réduisit-il la Bretagne en province Romaine; et Trajan, vainqueur des Daces, de l’Arménie et des Parthes, porta ses armes jusque sur les frontières des Indes, après avoir subjugué les royaumes d’Assyrie et de Caldée.
Les conquêtes mêmes de Trajan dévoilèrent la foiblesse de l’empire; il eût fallu, pour les conserver, plus de talens que pour les faire; et quelque capacité qu’eût Adrien, il les abandonna, pouvant à peine suffire à la multitude d’affaires, dont les vices et la vaste étendue de son empire l’accabloient. Tandis que les peuples du Danube et du Rhin devenoient de jour en jour plus redoutables, comment eût-il été possible de contenir dans le devoir des nations éloignées et puissantes, qui, n’ayant été vaincues qu’une fois, conservoient le désir et l’espérance de secouer le joug? Les Romains regardèrent la nécessité où se trouvoit Adrien, comme l’époque fatale de leur décadence, et crurent que le dieu Terme, qui veilloit sur leurs frontières, retiroit enfin la protection qu’il leur avoit accordée jusque-là.
L’empire ne jouit pas long-temps du bonheur de voir régner dans ses armées l’ordre, le courage et la discipline qu’elles devoient à la sagesse de Trajan, d’Adrien et de Marc-Aurèle. A peine les légions disposèrent-elles du trône impérial, que les empereurs, qui ne furent plus que leurs esclaves, ne songèrent qu’à flatter leurs caprices. Les soldats consumèrent en débauches le fruit de leurs rapines et les gratifications abondantes qu’on étoit obligé de leur faire. Amollis par les plaisirs, ou devenus insolens par l’habitude de cabaler et de former des séditions, il ne fut plus possible de les assujettir aux exercices anciens, ni aux travaux de la milice[136]. Les camps, qui étoient autrefois des places fortes, ne furent plus entourés de fossés ni de retranchemens. Les armes parurent trop pesantes, et il fallut permettre de quitter la cuirasse et le casque. Dans ce relâchement général de la discipline, les vertus militaires ne furent comptées pour rien. Les soldats les plus portés à la mutinerie et les plus propres à cabaler, obtinrent les récompenses destinées au seul mérite; et dès que l’intrigue tint lieu de courage, la lâcheté fut impunie.
C’est alors qu’il se fit une révolution dans la Scandinavie, la Scythie européenne et la Sarmatie. La terre sembla y enfanter des hommes. Soit que les Barbares, qui habitoient ces vastes régions, eussent appris qu’il y avoit dans le midi des terres plus fertiles et un ciel moins sauvage; soit que ce caractère inquiet et martial, qui, dans tous les temps, avoit transporté leurs colonies dans les pays les plus éloignés, eût fait des progrès et fût devenu l’esprit dominant et général de leurs nations; tous les jours il sortoit de ces climats de nouveaux peuples, qui, ravageant tout sur leur passage, vinrent fondre sur les terres de l’empire. Goths, Gepides, Alains, Messagettes, Vandales, Sarmates, Scythes, etc. rien ne pouvoit résister à ces Barbares, qu’aucun péril n’étonnoit, et qui sembloient se reproduire après leurs défaites. La gloire à laquelle ils aspiroient, c’étoit de se charger de butin. Ce qu’ils rapportoient chez eux, y excitoit une émulation générale; ainsi les ravages qu’une province Romaine avoit soufferts n’en annonçoient que de plus grands encore.
Domitien avoit acheté honteusement la paix des Daces. Adrien, déjà vieux quand les Alains et les Messagettes firent une irruption dans la Médie, l’Arménie et la Cappadoce, et n’osant peut-être confier à aucun de ses généraux les forces nécessaires pour chasser ces Barbares, les engagea par des présens à sortir des provinces qu’ils avoient pillées. Ces exemples pernicieux ne furent que trop suivis par des princes, plus occupés à perdre un révolté qui leur disputoit la couronne, que de la gloire et du salut de l’empire. Dès que les peuples du Nord virent qu’il suffisoit de menacer les Romains pour s’enrichir, ils firent tous les jours de nouvelles entreprises. Tous les jours on apprenoit qu’ils étoient entrés dans quelques provinces de l’empire, et tous les jours il falloit traiter avec eux pour les renvoyer. A ces Barbares, appaisés par des présens, il succédoit d’autres Barbares aussi avides que les premiers; et on ne pouvoit compter sur la foi des traités, parce que ces peuples formoient des nations ou des tribus indépendantes. Ce qu’on traitoit avec les unes n’engageoit point les autres, et puisque toutes les richesses de l’empire n’auroient pas suffi à en contenter une partie, et qu’il étoit impossible de faire des conventions avec toutes, il falloit faire un effort, et, s’il se pouvoit, les intimider en exterminant la première qui auroit ravagé une province.
Les Romains auroient transporté leurs principales forces sur le Danube et le Rhin, et mis à couvert les pays exposés aux insultes des Barbares, si, dans le même temps, il ne s’étoit élevé en Asie un ennemi assez puissant pour empêcher de dégarnir ses frontières de ce côté-là. Le royaume des Parthes, autrefois si redoutable, même pour les armées Romaines[137], avoit commencé à décheoir de sa réputation depuis la bataille célèbre, où les troupes d’Orodes, sous le commandement de Pacorus, furent entièrement défaites par Ventidius. Phrahate, qui, peu de temps après, monta sur le trône, n’étoit pas propre à relever le courage de ses sujets; ce prince, timide et cruel, vit ses états se partager en différens partis, et les révolutions qu’il éprouva l’avoient tellement accoutumé à se défier de sa fortune, qu’Auguste, s’étant transporté en Asie pour en régler le sort, le contraignit par de simples menaces à lui rendre les enseignes Romaines prises sur Crassus et sur Antoine[138], et à lui donner ses propres fils pour otages de la paix.
Un peuple tel que les Parthes, qui doit moins son courage à la sagesse de ses institutions politiques qu’à la barbarie de ses mœurs[139], ne pouvoit commencer à décheoir sans se ruiner entièrement. Passant des vices qui rendent féroces à ceux qui amollissent, les Parthes furent vaincus par Trajan; ils ne reconquirent point leur indépendance, elle leur fut rendue par Adrien, et leur monarchie se trouva enfin réduite à un tel point de foiblesse, qu’il suffit d’une émeute pour la renverser. Un Perse, nommé Artaxerce, qui jouissoit dans sa nation d’un grand crédit, excita quelques mouvemens de révolte, qui, n’étant pas réprimés assez promptement[140] donnèrent l’espérance aux séditieux de secouer le joug des Parthes. Artaban fut vaincu et tué dans une bataille qu’il livra aux rebelles, et cet événement produisit une révolution singulière dans l’esprit des Perses. Leur victoire éleva leur courage, ils se crurent destinés à faire de grandes choses; et leur nouvelle monarchie, aussi redoutable que celle des Parthes l’étoit peu, reprit sous ses nouveaux rois la même ambition qu’avoient eu les successeurs de Cyrus. Elle regarda l’Asie comme son ancien domaine, et traitant les Romains d’usurpateurs, forma le plan de les repousser en Europe.