Si l’Empire, après avoir été gouverné par des hommes aussi méprisables que Caracalla, Macrin, Héliogabale, Maximin, Pupien, Balbin, Gallus, etc. ne succomba pas sous Gallien, prince imbécille et voluptueux, dont le règne fut troublé par la révolte de toutes les armées, c’est que les Perses, voulant conserver les pays dont ils s’empareroient, ne s’étendoient que de proche en proche, et que les peuples du Nord, sans idée de conquêtes et d’établissemens, ne songeoient encore, en faisant la guerre, qu’à rapporter dans leurs forêts les dépouilles des provinces Romaines.
Sous la conduite des empereurs Claude, Aurélien et Probus, l’empire sembla reprendre quelque vigueur. Le premier remporta de grands avantages sur les Goths et les Germains. Le second se transporta par-tout où les besoins de l’empire demandoient sa présence, vainqueur sur les bords du Danube et du Rhin, la fortune l’accompagna en Asie et en Egypte. Probus triompha des Barbares en Dalmatie et dans la Thrace, les força de se retirer au-delà du Neker et de l’Elbe, et contraignit les Perses à ne pas troubler le repos de l’Orient.
Deux causes contribuèrent aux succès de ces empereurs: l’une que l’empire, quelqu’épuisé qu’il fût par les désastres qu’il avoit éprouvés, pouvoit cependant encore fournir aux frais de la guerre; et l’autre, qu’il étoit aisé à ces princes de lever des armées nombreuses. Comme la condition des soldats étoit la seule heureuse depuis que les armées disposoient de la dignité impériale, et que prendre le parti des armes, c’étoit changer sa qualité d’esclave en celle d’oppresseur et de tyran, l’empire trouvoit toujours à sa disposition plus de milice qu’il n’en avoit besoin. Mais tout devoit bientôt changer de face, et quand l’empire auroit continué d’obéir à des princes aussi habiles que ceux dont je viens de parler, la chûte n’auroit pas été moins inévitable. Ce que firent ces empereurs, ils n’auroient pu l’exécuter s’ils fussent montés sur le trône un siècle plus tard, c’est-à-dire, après que Dioclétien, en réglant que l’empire seroit désormais gouverné par deux empereurs et deux Césars, eût accoutumé les légions à obéir. Les armées n’étant plus en état de déposer les empereurs, de piller les peuples, et de se faire donner arbitrairement des gratifications, le sort des soldats ne fut plus envié, et personne ne voulut porter les armes. Les citoyens les plus distingués par leur naissance n’ambitionnèrent que les magistratures, ou ne voulurent être que courtisans sous des empereurs qui s’amollirent sur le trône dès qu’ils ne craignirent plus de le perdre, et qui consommèrent en peu de temps les richesses échappées à l’avidité des Barbares. A l’égard du peuple, quoiqu’accablé sous le poids des impositions et des charges publiques, il préféroit l’oisiveté et la pauvreté de ses maisons aux périls laborieux de la guerre. Les légions n’étoient plus composées que d’hommes enlevés avec violence de leur famille; et, sans que j’en avertisse, on doit sentir que les armées perdirent ce reste de courage qu’elles avoient conservé jusque-là.
Dans cette extrémité, les empereurs, pour ne pas laisser l’empire ouvert aux incursions de ses ennemis, traitèrent avec quelques tribus de Barbares, qui, de leur côté, ne subsistoient qu’avec peine, depuis que les provinces Romaines, épuisées et presque désertes, n’offroient plus qu’un butin médiocre à leur avarice. Ces princes les prirent d’abord à leur solde pour quelqu’expédition particulière, et les reçurent ensuite sur les terres de leur domination comme auxiliaires, et s’en firent un boulevard contre les autres Barbares. Ce n’est qu’avec le secours des Goths que Dioclétien même pacifia l’Egypte, et que Maximien battit les Perses, pénétra dans les états de Sapor, et réduisit ce prince à demander la paix. Il est certain, dit Jornandès, que sans les Barbares, qui combattirent pour les Romains, jamais les empereurs n’auroient, depuis Dioclétien, pu former d’entreprises considérables; mais il est encore plus certain que cette ressource devoit enfin être fatale à l’empire. Ces auxiliaires conservoient leurs coutumes, leurs lois, leur indépendance; et plus ils sentirent de quelle importance étoient leurs services, plus ils durent mépriser les empereurs. L’indocilité des uns, la fierté des autres nourrissoient entr’eux des défiances continuelles. Les différends étoient fréquens, et si l’on en venoit à une rupture, quels redoutables ennemis ne devoient-ce pas être pour l’empire, que ces Barbares dégoûtés de la vie errante, qui connoissoient l’avantage d’un établissement solide, et qui, ne faisant plus la guerre comme leurs pères, avoient appris des généraux Romains même l’art de les vaincre?
Telle étoit la situation de l’empire lorsque Constantin parvint au trône. Avec quelques talens pour la guerre, qu’il n’employa qu’à perdre ses ennemis particuliers, et non pas ceux des Romains, il n’eut aucune qualité propre au gouvernement. Dupe de ses ministres et de ses favoris, qui abusoient de sa foiblesse, il ne vit que par leurs yeux. Une inquiétude naturelle le faisoit continuellement agir, mais souvent sans fruit. S’il paroissoit occupé par de grands projets, il les avoit conçus en homme présomptueux et vain, et les exécutoit en politique médiocre. Quoique plusieurs écrivains aient prodigué à ce prince les plus grands éloges, il contribua cependant plus que tout autre à avancer la ruine de l’empire. Il augmenta, il est vrai, les armées de dix légions, et fit construire quelques forts sur les frontières; mais il anéantit ce qui restoit de discipline et de courage dans les armées. Comme on avoit tenu jusque-là les soldats dans des camps en présence de l’ennemi, l’habitude du danger et de combattre avoit entretenu une sorte d’habitude d’être brave; quand Constantin les retira des frontières pour les mettre en garnison dans les villes et dans le cœur des provinces, ils y furent mauvais citoyens, et par les vices nouveaux qu’ils y contractèrent, devinrent incapables de porter les armes.
C’étoit bien mal connoître les intérêts de l’empire que de construire une nouvelle capitale, tandis qu’il étoit si difficile de conserver l’ancienne, de perdre des sommes immenses à bâtir une ville superbe, tandis que l’empire, épuisé par tous les fléaux qu’il éprouvoit, pouvoit à peine entretenir des armées. Bisance, à laquelle Constantin donna son nom, devint la rivale de Rome, ou plutôt lui enleva tout son éclat et ses forces, et l’Italie tomba dans le dernier abaissement. La misère la plus affreuse y régna au milieu des maisons de plaisance et des palais à demi-ruinés que les maîtres du monde y avoient autrefois élevés. Toutes les richesses passèrent en Orient; les peuples y portèrent leurs tribus et leur commerce. L’Occident cependant supportoit tout le poids des Barbares; au lieu de l’affoiblir ainsi, il eut, au contraire, fallu lui donner de nouvelles forces.
Une suite encore plus fâcheuse du projet de Constantin, ce fut de diviser l’empire d’une manière plus marquée qu’il n’avoit été jusque-là. Ses successeurs, d’abord jaloux les uns des autres, s’accoutumèrent à croire qu’ils avoient des intérêts différens, et bientôt il y eut des guerres entr’eux. Les empereurs d’Orient, dans la crainte d’irriter les Barbares, et de les attirer sur leurs domaines, n’osèrent donner aucun secours à l’Occident. Ils lui suscitèrent même quelquefois des ennemis; ils donnèrent une partie de leurs richesses aux Vandales, aux Goths, etc. pour acquérir le droit de consumer l’autre dans les plaisirs, tandis que ces peuples portoient leurs armes jusque dans le sein de l’Italie.
Si on a eu raison de dire que les hommes seroient heureux quand ils seroient gouvernés par des philosophes, quelle prospérité ne devoit pas répandre sur l’empire la nouvelle religion que professa Constantin, si la grâce, qui éclaira son esprit sur les erreurs du paganisme, eût triomphé des vices de son cœur? Mais Constantin, chrétien, fut bien inférieur en vertus à Marc-Aurèle, païen. Ce que les législateurs les plus profonds et les philosophes les plus sages n’avoient pu faire, la publication de l’évangile l’avoit produit; et les chrétiens, élevés au-dessus de toutes les foiblesses de l’humanité, pratiquèrent sans effort ce que l’impuissant stoïcisme se contentoit de conseiller. Une religion aussi pure que le christianisme, et qui, en ordonnant la pratique de toutes les vertus, donnoit aux ames les plus foibles la force d’obéir à ses préceptes, devoit purger l’empire de tous les vices qui hâtoient sa ruine. On ne devoit plus voir que de bons citoyens; et les empereurs, désabusés de ces apothéoses absurdes, qui n’avoient servi qu’à les rendre plus méchans, apprenoient qu’il y a un être suprême, devant qui la subordination des choses politiques disparoît; que les hommes de la condition la plus vile étoient leurs frères; qu’ils devoient se sacrifier au bien de la société, et qu’il n’y a de grand et de sage que ce qui est juste.
Malheureusement les chrétiens commençoient à ne plus conserver leur premier caractère, depuis que leur doctrine s’étoit prodigieusement étendue; et ils furent moins attentifs encore sur eux-mêmes, en voyant leur religion devenir le culte dominant et favorisé. Le repos dont ils jouirent leur fit croire qu’ils avoient moins besoin de courage, et dès lors les bienfaits de Constantin devinrent plus funestes que les persécutions de ses prédécesseurs. Les ministres de l’évangile retenoient l’ancienne austérité des mœurs; mais, par je ne sais quel préjugé, ils voulurent prêter à l’ouvrage de Dieu les secours d’une prudence toute humaine; pour étendre plus promptement la religion, ils en adoucirent le joug. Cette condescendance les rendit incapables de porter toute entière dans la cour des empereurs cette morale divine, dont ils devoient être les apôtres. En déguisant aux autres ses préceptes, ils s’aveuglèrent eux-mêmes, et les vices qu’ils ménageoient, les infectèrent enfin. L’orgueil prit la place de l’humilité; on oublia que l’évangile ne prêche que la douceur, la patience et la charité. Au lieu de continuer à remercier Dieu d’avoir été choisi pour l’honorer suivant le culte qu’il exigeoit, et à le prier de dessiller les yeux de ceux qui étoient encore dans l’erreur, les chrétiens, armés du pouvoir du prince, semblent vouloir rendre à l’idolâtrie une partie des maux qu’elle leur a fait souffrir. Constantin fit abattre les temples les plus célèbres des faux dieux, défendit les sacrifices, et abolit les solennités des fêtes païennes. Bientôt on expose les idoles à la dérision publique. On les mutile, et le zèle imprudent que les écrivains ecclésiastiques reprochent à l’évêque Théophile, à l’égard des Egyptiens et de la fameuse statue de leur dieu Sérapis, ne fut que trop commun; et en aigrissant les esprits, leur fit oublier jusqu’aux lois les plus communes de l’humanité.
Il seroit difficile de peindre tous les maux que produisit dans l’empire la rivalité de deux religions, dont les sectateurs se regardoient réciproquement comme des impies et des sacriléges. Les injustices et les violences auxquelles on n’étoit que trop accoutumé par un gouvernement arbitraire, devinrent d’autant plus fréquentes, qu’en ne travaillant qu’à satisfaire ses haines, son avance et son ambition, on croyoit ne défendre que les intérêts de sa religion. Batailles perdues, provinces ravagées par les Barbares, ou quelqu’autre fléau, tel que la peste ou la famine; les païens triomphoient de toutes ces calamités publiques, parce qu’ils les reprochoient aux chrétiens, ou qu’ils les regardoient comme autant d’avertissemens salutaires qui frapperoient enfin les empereurs, et les rameneroient au culte des dieux qui avoient rendu les Romains maîtres du monde. Pour comble de maux, Dieu permit que la vérité ne fût pas le partage de tous ceux qui adoroient sa croix. Les chrétiens furent partagés sur les dogmes les plus essentiels; et chaque parti, tour-à-tour favorisé par un prince de sa communion[141], fit à ses ennemis une guerre cruelle, et aussi funeste au bien temporel de l’empire, que contraire aux principes de la religion.