Ce qui retarda encore, dans ces circonstances, la ruine entière des empereurs, c’est que les Barbares tournèrent leurs armes les uns contre les autres. En effet, Ermaneric, roi des Goths, auroit subjugué l’empire, s’il y eût remporté les avantages qu’il obtint en Germanie. Plusieurs historiens l’ont comparé à Alexandre. Il soumit une foule de peuples, dont la plupart n’ont plus été connus. Il étendit ses conquêtes depuis le Danube, jusqu’à la mer Baltique, et régna ainsi sur la Germanie, la Scythie d’Europe et la Sarmatie.

Ce prince étoit prêt à fondre sur les provinces de l’empire avec les forces réunies des Barbares, lorsqu’il fut arrêté dans son entreprise par un événement imprévu. Jornandès rapporte que quelques jeunes Huns, chassant près des Palus Méotides, poursuivirent une biche qui se lança dans l’eau, et leur enseigna un gué à travers des marais qu’ils regardoient comme une mer immense et impraticable. Ces chasseurs, étonnés de trouver une nouvelle terre où ils croyoient que le monde finissoit, retournèrent dans leur pays; ils y racontèrent leur aventure, qui piqua la curiosité des Huns; et ce gué, dont on avoit fait l’épreuve, devint bientôt un chemin par lequel toute leur nation fondit de l’Asie dans l’Europe.

Ces peuples étoient horribles à voir, et portoient, sous des traits à peine humains, toute la férocité des ours et des tigres. Dans un temps même où toutes les nations étoient souillées par les cruautés les plus atroces, les Huns furent regardés comme des monstres. Pour l’honneur de l’humanité, on refusa à ce peuple exterminateur une origine commune aux autres hommes; on publia qu’il étoit né des embrassemens des démons et de ces magiciennes que Filimer, cinquième roi des Goths, avoit chassées de ses états, et qui s’étoient retirées dans les déserts du Caucase.

Alipzures, Alcizures, Itamares, Toncasses, Boïsques, Alains, tous les peuples de la Scythie Européenne, furent vaincus. Les ravages des Huns produisent d’abord un effet favorable à l’empire, parce qu’ils ruinèrent la puissance énorme des Goths, et que, dans la consternation où se trouvoit la Germanie, elle songeoit moins à envahir et à piller les provinces Romaines, qu’à se défendre contre ses nouveaux ennemis. Mais quand des succès, toujours nouveaux, firent enfin regarder les Huns comme une nation invincible, les Barbares abandonnèrent leurs habitations pour éviter le joug dont ils étoient menacés, et se virent poussés sur les terres de l’empire. Les Visigoths demandèrent à l’empereur Valens[142], et obtinrent la Moésie inférieure pour leur servir de retraite; et les Vandales, les Suèves et une tribu d’Alains, passèrent le Rhin, et s’établirent dans les Gaules par droit de conquête.

Les historiens rapportent que Stilicon, favori et ministre, et par conséquent tyran d’Honorius, las de régner sous le nom de ce prince imbécille, aspiroit à s’emparer de l’empire, et que, pour y réussir, il invita les Vandales, les Alains et les Suèves à entrer dans les Gaules, après avoir tout disposé de façon que ces Barbares pussent s’y établir sans obstacle. Ce ministre infidelle, ajoutent les historiens, se flattoit que dans la confusion où cet événement jetteroit l’empire, les Romains lui déféreroient, ou à son fils Eucherius, le trône d’Honorius. Si Stilicon forma ce projet, c’étoit un homme, s’il est possible, encore plus méprisable par l’esprit que par le cœur, et l’histoire ne le dit point. Pouvoit-il penser que les Romains fussent assez insensés pour punir Honorius seul des succès des Barbares, tandis qu’il étoit notoire que ce prince n’étoit qu’un automate paré des ornemens impériaux? L’empereur n’étoit coupable que des fautes de son ministre; personne n’en doutoit dans l’empire, et en le punissant, on eût récompensé le ministre: quelle absurdité! Je ne saurois me prêter aux vues politiques qu’on suppose à Stilicon; pour usurper l’empire, il devoit, au contraire, le faire triompher de ses ennemis. Pourquoi ne pas croire que les Barbares, qui entrèrent dans les Gaules sous son ministère, prirent ce parti[143], parce qu’ils craignoient moins les Romains que les Huns; et qu’ils s’établirent dans leur conquête, parce que les Gaules valoient mieux que la Germanie, et qu’en repassant le Rhin, ils auroient retrouvé les Huns qu’ils avoient voulu éviter?

Tandis que les Vandales commençoient à établir leur domination sur l’Espagne, il se forma dans la Moésie un orage qui menaçoit la capitale même de l’empire; les Visigoths, à qui Valens avoit ouvert un asyle, conservèrent leurs mœurs, leurs usages, leurs lois, et il n’en fallut pas davantage pour les rendre suspects à des princes accoutumés à tout craindre, et d’autant plus jaloux des respects dus à leur dignité, qu’ils voyoient sensiblement diminuer leur puissance. Tous les jours on se faisoit de part et d’autre quelqu’injure, et les esprits étoient déjà extrêmement aigris, lorsqu’il survint une famine dans la Moésie. Les ministres de l’empire crurent qu’il falloit profiter d’une occasion si favorable, pour faire périr la nation entière des Visigoths. Les officiers Romains, dit Jornandès, abusant indignement de la situation malheureuse de ces Barbares, leur vendoient à un prix excessif, non pas des alimens ordinaires, mais les chairs infectes des chiens et des chevaux. La dureté fut poussée à un tel point, qu’il fallut donner un esclave pour avoir un pain, et dix livres d’or pour un agneau. On exigea enfin des Visigoths qu’ils échangeassent leurs propres enfans contre des alimens; et à tant d’horreurs, on joignit celle de vouloir assassiner tous les chefs de leur nation en les rassemblant par un festin.

Les Visigoths, indignés, se choisirent un roi pour se mettre en état de se venger. Ils alloient ravager l’Orient, comme les Vandales, les Alains et les Suèves ravageoient l’Occident; mais Rufin, qui gouvernoit Arcadius, eut recours à une politique bien différente de celle qu’on reproche au ministre d’Honorius; il appaisa les Visigoths par des présens; et soit qu’il voulût se débarrasser pour toujours de ces hôtes dangereux, soit qu’il ne cherchât qu’à inquiéter Stilicon, son ennemi personnel[144], il les invita à se tourner du côté de l’Italie, où ils trouveroient un butin immense. Ils pénétrèrent jusqu’à Ravenne, sous la conduite de leur roi Alaric, et ce prince proposa à Honorius de confondre ses sujets avec les Romains, pour ne former qu’un seul peuple, ou de décider, par un combat, du sort des deux nations. L’empereur, instruit par l’expérience de ses prédécesseurs du danger attaché à l’alliance des Barbares, ou qui ne cherchoit peut-être qu’à tromper ses ennemis, éluda la proposition d’Alaric, en lui offrant de lui abandonner en propre les Gaules et l’Espagne.

Quoique Honorius dût s’estimer heureux de chasser les Visigoths d’Italie, par la cession de deux provinces démembrées de l’empire, depuis que les Vandales, les Suèves et les Alains s’y étoient établis, Stilicon les suivit, et, croyant les surprendre, les attaqua au pied des Alpes Cociennes. Les Barbares, résolus à périr plutôt qu’à laisser impunie la perfidie du général Romain, combattirent avec fureur. Ils taillèrent en pièces leurs ennemis, et revenant sur leurs pas, se répandirent dans l’Italie, s’approchèrent de Rome, l’attaquèrent et la prirent d’assaut.

Ces succès des Visigoths, des Vandales, des Suèves, des Alains, etc. quelque grands qu’ils fussent, n’étoient pas cependant comparables à ceux qu’avoient faits les Huns, quand Attila se trouva seul maître de leur monarchie[145]. Ce prince, digne par ses talens d’être l’admiration du monde, s’il n’en eût été l’effroi par les ravages qu’il y fit, avoit toutes les qualités d’un grand homme, mais à la manière d’un Barbare, né dans une nation farouche et sans mœurs. Son courage, sa prudence, sa cruauté, sa perfidie, sa confiance, tout avoit également réussi à son ambition. Jusqu’alors les Barbares n’avoient paru que comme des aventuriers qui agissoient par inquiétude, qui faisoient la guerre sans objet, qui renonçoient à une entreprise sans motif, qui se servoient sans choix des premiers moyens que la fortune leur offroit, qui commençoient tout et ne finissoient rien. Attila se fit un plan suivi d’agrandissement, et devint d’autant plus redoutable, qu’en combattant à la tête d’un peuple téméraire, féroce et tempérant, il employoit contre ses ennemis la ruse et l’adresse la plus subtile. Il traînoit à sa suite toutes les nations barbares soumises à sa domination. Les rois des Gepides et des Ostrogoths étoient ses ministres; pour les rois des peuples moins célèbres, ils étoient confondus dans la foule de ses courtisans, composoient sa garde, ou étoient destinés à porter ses ordres. Nul faste, nulle mollesse, nul de ces vices qui énervent l’ame, n’avoient corrompu cette cour sauvage, parce que son maître, laborieux et infatigable, croyoit n’avoir rien fait pour sa gloire, tant qu’il lui restoit quelque nation à subjuguer. Une cabane étoit son palais; il y recevoit les ambassadeurs de Théodose et de Valentinien, qu’il traitoit en sujets sans les avoir vaincus[146].

Ce prince se seroit vu le maître du monde, s’il n’eût été défait à cette célèbre bataille où les Romains et les Visigoths unis, combattirent dans les plaines Catalauniques, secondés de plusieurs autres nations qui n’avoient qu’un même intérêt[147]. Les vainqueurs ne profitèrent pas de leur victoire pour accabler Attila, peut-être ne le purent-ils pas, quoique plusieurs historiens prétendent qu’Aétius le ménagea, dans la crainte que s’il succomboit entièrement, les Visigoths ne devinssent trop entreprenans, et ne voulussent asservir l’empire pour récompense de l’avoir délivré des Huns. Quoiqu’il en soit, Attila répara promptement ses forces, et quand on le croyoit vaincu, il reparut plus redoutable que ne l’auroient été les Visigoths, après sa ruine entière. Il pénètre en Italie, ravage tout sur son passage, et Rome ne dut son salut qu’à une sorte de préjugé, par lequel les Barbares regardoient cette ville comme sacrée, et aux larmes du pape Léon, dont l’éloquence toucha le cœur d’Attila.