Je ne m’étendrai pas davantage sur les calamités de l’empire d’Occident; tous les jours, il perdit quelqu’une de ses provinces. L’Italie, déjà ravagée deux fois, éprouva encore la fureur de Genseric, roi des Vandales; et Rome elle-même devint enfin la proie d’Odoacre, roi des Erules, qui détrôna Augustule, le dernier des empereurs d’Occident[148], le relégua dans un fort de la Campanie, et qui lui-même se vit bientôt enlever sa conquête par Théodoric, roi des Ostrogoths[149]. Il ne faut pas douter que l’empire d’Orient n’eût subi promptement le même sort que l’empire d’Occident, si, à la mort d’Attila, la formidable monarchie des Huns ne se fût divisée en plusieurs parties indépendantes les unes des autres. Les peuples qui avoient perdu leur liberté, la recouvrèrent; ils se firent la guerre, et, entraînés par l’exemple des Barbares qui les avoient précédés, ils se portoient plus volontiers sur le Rhin que sur le bas Danube. D’ailleurs, le Nord et les deux Scythies se trouvoient épuisés. Après tant de guerres qui avoient fait périr des milliers innombrables d’hommes, les Barbares ne se foulant plus les uns les autres, commençèrent bientôt à se trouver plus à leur aise; leurs conquêtes adoucirent leurs mœurs, et ils prirent une situation plus tranquille. A l’égard du royaume de Perse, dont j’ai parlé au commencement de ce livre, et qui fut d’abord une puissance formidable aux Romains, ce n’étoit plus qu’une monarchie méprisée de ses voisins, ou du moins qui ne pouvoit leur causer aucune alarme. Ce que la révolution avoit inspiré de courage, de force, de vertus aux Perses, avoit disparu dès que leurs rois, affermis sur le trône, devinrent despotiques et voluptueux.
L’empire d’Orient avoit besoin d’avoir des ennemis si foibles pour ne pas succomber. Epuisé par les tributs immenses qu’il avoit payés aux Barbares, il n’étoit pas en état d’entretenir cinquante mille hommes de troupes, et ses armées avoient toujours été encore moins braves, et moins disciplinées que celles d’Occident. Zenon, livré à toutes sortes de vices et de débauches, cruel, avare, lâche, méprisé de ses sujets, et exerçant une proscription terrible sur les grands de l’empire, dans l’espérance insensée de faire périr son successeur, étoit-il plus capable qu’Augustule de conserver sa couronne? Anastase, son successeur, eut les mêmes vices, et son règne fut continuellement agité par les séditions et les révoltes des Eutichiens qu’il favorisoit, et des Orthodoxes dont il cherchoit à corrompre la doctrine. Justin, qui lui succéda, n’eut aucun talent, et porta sur le trône la bassesse d’ame que lui avoit donné une éducation digne de la naissance la plus vile.
On juge sans peine quelle devoit être la situation de l’empire, quand Justinien parvint au trône, dont il s’étoit ouvert le chemin par l’assassinat infame de Vitalien. Ce prince, aussi méprisable que ceux que je viens de nommer, se laissa gouverner par sa femme Théodora, qu’il avoit prise sur le théâtre, où elle s’étoit long-temps prostituée, et qui conserva sous la pourpre tous les vices d’une courtisanne. Il vendit les lois[150], la justice et les magistratures. Tel étoit Justinien, et c’est cependant sous son règne que l’empire parut en quelque façon sortir de son néant, et reconquit l’Afrique sur les Vandales, et l’Italie sur les Goths.
Ces conquêtes furent l’ouvrage de Bélisaire et de Narsès. Tous deux étoient grands hommes de guerre; tous deux avoient les qualités propres à se faire respecter, craindre et aimer de leurs soldats; tous deux, quoique sous un règne où la vertu étoit méprisée, aimoient la gloire, leur patrie et le bien public. Narsès, en un mot, seroit peut-être égal à Bélisaire, si, au lieu d’appeler les Lombards en Italie, pour se venger de la disgrace où il tomba sous le règne de Justin II, il eût su vaincre son ressentiment, mépriser ses ennemis, plaindre l’aveuglement ou l’ingratitude de son maître, et se contenter de le rendre odieux, en sachant être malheureux. C’est un étrange spectacle que présente l’empire! A ne juger que par les événemens, on le croiroit à la fois près de sa ruine, et au comble de la gloire. Il triomphe en Afrique et en Italie, parce que Bélisaire et Narsès y commandent. En Asie, où rien ne remédie à sa foiblesse et ne supplée à ce qui lui manque, il consent à payer aux Perses un tribut annuel de cinquante livres d’or.
Quelques talens, cependant, qu’eussent ces deux capitaines célèbres, jamais avec les seules ressources que leur fournissoit l’empire, ils n’auroient conquis l’Afrique et l’Italie, si les Vandales et les Goths, terribles quand ils avoient fait leurs conquêtes, avoient été assez sages pour s’y affermir. Procope nous représente les Vandales établis en Afrique, comme un peuple, qui, après la mort de Genseric, s’étoit abandonné à toutes les voluptés. Ils passoient les journées entières dans des bains parfumés ou au théâtre. Leurs habits étoient tissus d’or et de soie; ils étaloient sur leurs tables le luxe le plus élégant et le plus recherché; ils n’habitoient que des palais somptueux, des jardins délicieux. Sans avoir des mœurs aussi efféminées, les Goths avoient beaucoup perdu de leur courage. L’Italie les avoit amollis, comme les Gaules avoient corrompu les Visigoths, que vainquirent les Français; et l’on sait avec quel mépris en parlent les historiens[151].
Bien loin que les Barbares songeassent à ne faire qu’une seule nation avec les peuples chez lesquels ils s’établissoient, ils les dépouilloient d’une partie considérable de leurs biens[152], et ruinoient la forme de leur gouvernement[153]. S’ils leur laissoient leurs lois civiles, c’étoit par mépris pour les lois ou par ignorance, et ils établissoient une différence choquante entre les vainqueurs et les vaincus[154]. Par cette politique, le vainqueur se trouvoit toujours dans ses états comme dans un pays ennemi, et ses sujets devenoient les alliés et les amis de toute puissance qui vouloit le détruire. Voilà la principale cause de la chûte précipitée de tant de monarchies établies par les Barbares, et qui ne subsistèrent que pendant quelques années. C’est par-là que Bélisaire, avec une poignée de soldats, se vit en état d’arracher l’Afrique aux Vandales: les Africains, au lieu de s’opposer à ses desseins, l’aidoient de tout leur pouvoir; ils portoient des vivres dans son camp, et le regardoient comme un libérateur qui venoit briser leur joug.
Avec des forces encore moins considérables, le même général, et Narsès qui lui succéda dans le commandement de l’Italie, y remportèrent d’assez grands avantages pour ruiner l’empire des Goths. Ces barbares traitoient l’Italie comme une province ennemie, où ils ne seroient entrés que pour faire du butin. Ils trouvoient beau de régner dans un pays dévasté, et ne se doutèrent pas que, pour le conserver, il falloit qu’ils leur fournissent des subsistances, et qu’ils se ruinoient, en ruinant la culture des terres, obligés de tirer du dehors les bleds et les autres choses les plus nécessaires à la vie, ils restoient à la merci de la première puissance qui auroit une marine, et qui intercepteroit leurs convois. Bélisaire commença son expédition contre l’Italie par la conquête de la Sicile, qui en étoit le grenier. Ses vaisseaux croisèrent sur les côtes d’Italie, et, se saisissant des vivres qu’on portoit aux Goths, il les obligea d’abandonner les places maritimes qu’ils occupoient, et leur enleva ainsi une partie de l’Italie, avant même que d’y être entré. Profitant de la crainte qu’il avoit inspirée aux Goths, ils les réduisit bientôt à demander une paix, par laquelle ils se soumettoient à payer à l’empereur un tribut annuel de cent livres d’or, et à lui prêter des troupes toutes les fois qu’il en auroit besoin. On ajoute même que le roi Théodat offroit de renoncer à sa couronne, et de mener une vie privée.
Rien n’est plus misérable que le tableau que commence à présenter l’empire d’Orient. On voit une nation qui a rassemblé tous les vices que le despotisme tour-à-tour, cruel, avare, superstitieux, timide, emporté et voluptueux, peut donner à des hommes qui, dans tous les temps, avoient été amis du mensonge, de la fourberie et de la nouveauté. Constantinople est divisée par des factions éternelles; nulle règle, nul principe; le trône appartient à qui veut l’usurper, et il est presque toujours la récompense de quelqu’assassinat. Les révolutions se succèdent rapidement les unes aux autres, et n’ont souvent d’autre cause que cette inquiétude qui se lasse de l’état présent des choses, et qui le regrette dès qu’il est changé.
L’ancien goût des Grecs pour la philosophie avoit dégénéré dans leur décadence en une manie ridicule de sophistiquer. Ils portèrent cet esprit dans la théologie chrétienne, et épuisèrent toutes les erreurs où l’esprit humain peut tomber, quand, voulant franchir les bornes qui lui sont prescrites, il ose sonder les profondeurs infinies de la sagesse de Dieu. On peut donc se représenter la nation Grecque comme une nation de théologiens. Chaque parti ne crut jamais mettre assez de chaleur dans les controverses, ni d’art pour faire triompher la vérité dont il se flattoit de posséder le dépôt. Ce zèle dégénéra en emportement, en émeutes, en sédition. Etrange aveuglement de l’esprit humain! Chaque secte, pour ramener ses ennemis à sa communion, s’en faisoit détester par ses injustices et ses violences. C’étoit pour les convertir et les empêcher de se damner qu’on les rendoit malheureux dans ce monde; et les hommes qui exerçoient cette monstrueuse charité ne voyoient pas qu’ils se damnoient eux-mêmes en violant les premières lois de l’évangile et de l’humanité. Les questions théologiques étant devenues des affaires d’état par les désordres qu’elles causoient, furent bientôt les seules importantes; il n’est plus question de repousser les ennemis de l’empire, mais de répondre à un argument; de faire des préparatifs de guerre, mais de dresser une formule de foi. Tout fut confondu. Comme les empereurs vouloient se mêler d’être les juges de la foi, de prononcer des anathêmes, d’ordonner des excommunications, et de régler la discipline de l’église, les ecclésiastiques voulurent gouverner les affaires politiques; et quand on refusa des les entendre, ils causèrent des révolutions à l’exemple des armées, du sénat, du peuple et des provinces, qui, tour-à-tour, faisoient leur empereur. Chaque parti élevoit successivement sur le trône un prince de sa communion, et se servoit de son crédit pour accabler des ennemis, qui, en recouvrant la faveur, ne mettoient plus de bornes à leur zèle pour la gloire de Dieu, c’est-à-dire, à leur vengeance.
Tandis que les Grecs étoient en proie à ces désordres, il se formoit contre eux un nouvel ennemi, et aussi redoutable que les peuples qui avoient détruit l’empire d’Occident. Mahomet, au commencement du septième siècle[155], avoit établi une nouvelle religion chez les Arabes. Apôtre et conquérant, il persuada et vainquit; et, réunissant les deux pouvoirs de prince et de pontife, il ordonna aux califes, ses successeurs, d’étendre sa religion et son empire par les mêmes voies qui leur avoient donné naissance. Le prophète promit des récompenses éternelles à ceux qui perdroient la vie en combattant contre les infidelles, et menaça de l’enfer ceux qui resteroient oisifs dans leurs maisons, à moins que par des tributs ils ne contribuassent aux frais et aux succès de la guerre. Les Arabes ou Sarrasins, naturellement braves et propres à supporter les fatigues de la guerre[156], avoient une religion et un gouvernement politique qui tendoient de concert à n’en faire qu’une nation militaire. Ils se précipitoient avec d’autant plus de confiance au milieu des plus grands dangers, qu’ils se croyoient martyrs de leur religion, et que les califes leur avoient persuadé qu’une fatalité aveugle règle le sort des hommes, sans que leur prudence puisse rien changer à des événemens résolus de toute éternité.