Les conquêtes des Sarrasins sont une de ces révolutions les plus extraordinaires que présente l’histoire. Après s’être emparés de l’Egypte et de la Palestine, et avoir subjugué l’Afrique, ils se répandent dans l’Asie, enlèvent à l’empire des provinces encore plus importantes que celles que je viens de nommer, et renversent la monarchie des Perses. Rien ne sembloit pouvoir s’opposer à ce torrent débordé; l’Europe même n’étoit pas en sûreté. Tout le monde sait comment les Sarrasins s’établirent en Espagne sur les ruines des Visigoths, et de-là pénétrèrent jusque dans le cœur de la France; comment ils conquirent la Sicile, et combien ils se rendirent redoutables sur la méditerranée. La rapidité et la continuité de ces succès seroient un prodige, dont la théologie des Mahométans pourroit se servir pour prouver la mission de Mahomet, si la foiblesse de l’empire de Constantinople et de la plupart des monarchies établies par les Barbares n’avoit rendu tout facile à des hommes aussi braves et aussi entreprenans que les Sarrasins.
Ils eurent l’audace, sous les règnes de Constantin Pogonat et de Léon l’Isaurien, d’attaquer la capitale même de l’empire; ce qui la sauva dans ces circonstances, c’est le feu Grégeois, dont l’invention étoit due au célèbre Callinique. Ce feu brûloit au milieu des eaux, et les Grecs en firent usage pour détruire les flottes de leurs ennemis. La consternation des Arabes fut égale à leur surprise; et n’osant plus se mettre en mer, ils se contentèrent de faire la guerre dans les provinces éloignées de la capitale. Ils ne cessèrent d’être heureux que quand ils cessèrent d’être unis. Les califes, en se multipliant, perdirent une partie de leur crédit; et comme leur gouvernement étoit militaire, ils furent méprisés dès qu’ils cessèrent de paroître à la tête de leurs armées et de les commander, les Sultans, leurs lieutenans, ne leur laissèrent que le titre et les fonctions de chefs de la religion, et les divisions domestiques de ces nouveaux monarques firent le salut de leurs voisins.
L’empire commençoit à respirer lorsqu’il se forma en Asie une nouvelle puissance, dont les premiers succès devoient faire trembler les empereurs. Les Turcs, peuple qui tiroit son origine du même pays que les Huns, et qui, après avoir rendu différens services aux Grecs, s’étoit établi sur les frontières orientales de l’empire, se soulevèrent vers la fin du dixième siècle, contre Mahomet, sultan de Perse, qui les traitoit avec dureté. Dès que cette nation eut connu ses forces, elle se répandit dans toute l’Asie. Elle ne cherchoit d’abord qu’à piller; et sous le règne de Constantin Moomaque, les Turcs firent des courses jusqu’au Bosphore. La foiblesse des empereurs les enhardit, et quand ils se furent fait un établissement solide, ils ne songèrent qu’à s’agrandir.
Si les empereurs avoient su se faire une politique conforme à l’état déplorable de leurs affaires; s’ils avoient pu dépouiller cet orgueil que Constantin avoit laissé à ses successeurs, comme aux héritiers de la grandeur des Romains, et renoncer aux idées d’une monarchie universelle, quand il ne s’agissoit que de n’être pas détruits par les infidelles, ils auroient peut-être profité de ce zèle indiscret qui arma tout l’Occident pour la délivrance des saints lieux. Mais ces princes se comportèrent comme des hommes foibles, à qui le danger le plus voisin paroît toujours le plus grand. Les infidelles les alarmoient; et quand ils virent approcher de Constantinople ces armées nombreuses qui méditoient la conquête de la Terre-Sainte, ils ne regardèrent plus les croisés que comme leurs ennemis. Il en faut convenir, il sembloit que les Occidentaux, lassés d’avoir une patrie, eussent repris cet esprit d’inquiétude et de brigandage qu’avoient eu leurs pères. Les croisés, assez peu sensés pour croire que leur expédition seroit agréable à Dieu, ne se doutèrent pas des obstacles sans nombre qui s’y opposoient; ou comme s’ils eussent compté que la providence répareroit leurs fautes par des miracles continuels, ils ne songèrent pas même aux moyens d’arriver dans la Palestine, qu’ils vouloient conquérir. Ces pélerins guerriers, toujours sans subsistance et à la veille de périr, se voyoient réduits à piller les provinces où ils passoient. De pareils hôtes devoient être fort incommodes; mais puisque les empereurs n’étoient pas en état de leur fermer l’entrée de la Grèce, il n’y avoit pour eux d’autre parti à prendre que celui de la douceur et de la conciliation. Au lieu de chicaner les Occidentaux[157] sur des conquêtes qu’ils ne feroient vraisemblablement pas, il falloit n’avoir avec eux qu’un même intérêt. Les empereurs ne purent s’y résoudre. Je ne sais quelle dignité qu’ils affectoient ne parut que de l’orgueil et les rendit ridicules. Au défaut de la force ils eurent recours aux ruses, à la finesse, aux subtilités; et c’étoit précisément le moyen le plus infaillible de se faire mépriser des Occidentaux, dont une certaine franchise, qu’ils devoient à l’esprit de chevalerie, étoit peut-être la seule vertu.
Nos chroniques sont pleines des perfidies que les croisés éprouvèrent de la part des empereurs; ils s’en vengèrent en les chassant de leur capitale. Il étoit naturel qu’ils crussent gagner dans la Grèce les indulgences qui les attendoient dans la Palestine[158], s’ils s’emparoient de Constantinople pour y établir le rit des Latins, et faire cesser un schisme qui rendoit les Grecs peut-être aussi odieux que les infidelles. La domination des Latins dans la Grèce ne fut pas longue, mais les empereurs Grecs, en recouvrant leur capitale, virent de jour en jour leur ruine plus certaine. Ces guerres d’outre-mer, dont les Occidentaux étoient enfin désabusés, n’avoient servi qu’à inspirer plus de haines aux infidelles contre les chrétiens. Ils étoient impatiens de se venger, et c’étoit sur l’empire que devoient tomber tous leurs coups. «Conformément à notre sainte foi, disoit Osman I, sultan des Turcs, invitons d’abord avec douceur les princes chrétiens à recevoir la religion du prophète de Dieu. S’ils résistent à nos invitations, il faut les déclarer ennemis de Dieu et de la vérité; et, le fer et le feu à la main vaincre leur incrédulité, les soumettre à notre culte, ou les punir de leur endurcissement.» Les infidelles, faisant sans cesse de nouveaux progrès en Asie, étendirent leur domination jusqu’au Bosphore. Les empereurs mendièrent inutilement des secours dans la chrétienté; ils furent obligés de permettre aux Turcs de bâtir des forts dans la Grèce; et Constantinople, déjà soumise à ses ennemis avant que d’être devenue leur proie, succomba enfin sous les armes de Mahomet III.
Notes
[1] Romulus partagea les Romains en trois tribus. Tribus Ramnensium, Tatientium, Lucerum; et chaque tribu en dix curies. Les comices, ou assemblées de la nation, étoient convoquées par tribus ou par curies, comicia tributa, comicia curiata. Chaque tribu et chaque curie avoit sa place marquée dans le champ de Mars et dans la place publique. Tarquin l’ancien doubla le nombre des tribus. Rome continuant de jour en jour à s’étendre, Servius Tullius fit une nouvelle distribution des citoyens. Il partagea la ville en quatre quartiers, et son territoire en quinze ou dix-sept. Les tribus de la ville furent d’abord les plus considérables; mais l’an de Rome 450, le censeur Fabius y incorpora les affranchis, les gens du marché, &c. ce qui les avilit, et l’on transporta les familles considérables dans les tribus de la campagne. Les tribus furent successivement multipliées jusqu’au nombre de trente-cinq; celui des curies demeura toujours fixé à trente.
[2] Romulus n’avoit d’abord fait que cent sénateurs, il en créa encore cent nouveaux après que les Sabins se furent incorporés à sa nation. On les nommoit par respect pour leur âge, patres, d’où leurs descendans prirent le nom de patricii, patriciens. Patres certè ab honore, patriciique progenies eorum appellati. Tit. Liv.
[3] Les Romains mettoient une différence entre les familles des premiers sénateurs, et celles à qui Tarquin l’ancien ouvrit le sénat; ces dernières étoient appelées, Nobiles minorum gentium.
[4] Tous les historiens nous parlent de l’excessive dureté des riches à l’égard de leurs débiteurs. Les emprunts se faisoient chez les Romains à un pour cent d’intérêt par mois. On sent aisément qu’une usure aussi forte dans un état aussi pauvre que le leur, devoit faire passer toutes les richesses entre les mains de quelques citoyens.