Une maison qu’on réserve aux amis des Russes est mise à notre disposition. Elle est vaste, et l’on y gèle autour des brasiers. A notre réveil, notre première pensée est de remédier à cet inconvénient en cherchant un logis moins monumental et moins glacial. A Petro-Alexandrowsk on nous a recommandé de nous adresser au divan-begi ou premier ministre. Les autorités l’ont prévenu de notre arrivée, et l’ordre lui a été donné de nous laisser circuler librement dans l’étendue de ses États. Faute de cette recommandation, un étranger aurait chance d’être arrêté ou surveillé jusqu’à ce qu’on ait statué sur son sort.
Le divan-begi s’appelle Makmourad ; il est d’origine afghane, a pris part à la défense du pays en 1873, a été interné par le vainqueur à Samara, où il a appris quelques mots de russe. Avec lui nous pouvons nous passer d’interprète.
Depuis deux ans on lui a rendu la liberté, et, après avoir été l’ennemi acharné des étrangers, il a su gagner leur confiance, et grâce à l’appui qu’il a trouvé à Petro-Alexandrowsk, le Khan l’a élevé à la haute fonction où il est aujourd’hui.
Au moment où nous nous préparons à aller demander la protection au premier ministre, un Khivien, qui se donne comme un de ses employés, vient nous prier poliment de vouloir bien rendre visite à son chef. « Mais sans façons. » Il est inutile de changer de costume, nous n’avons que quelques pas à marcher.
Bien que, aux yeux des Orientaux, il y ait un manque de dignité à se servir de ses jambes, nous laissons au piquet nos chevaux exténués par de longues étapes, mal refaits par le sorgho, à quoi ils ne sont point accoutumés, et nous suivons à pied l’individu malingre à figure grimaçante.
Le ministère est proche de notre logis. Il comprend les finances, l’intérieur, les affaires étrangères et le reste. Une division du travail analogue à celle qui s’est produite en Europe dans l’industrie gouvernementale est inconnue dans le Khiva. Le divan begi, qui est unique et décide de tout, au nom du Khan, son maître, habite un coin de la cité.
Nous traversons d’abord une vaste cour où de nombreux chevaux sellés attendent les cavaliers ; des serviteurs pieds nus promènent ceux qui viennent d’arriver blancs de sueur. Puis nous enfilons plusieurs chambres encombrées du monde des employés et des solliciteurs. Des gens de police se tiennent debout, appuyés sur leur bâton ; des courriers poudreux attendent, le fouet à la main, l’ordre de repartir ; des scribes assis sur le talon droit font courir une calame grinçante sur la feuille de papier tenue de la main gauche appuyée sur le genou ; quand nous passons, ils se lèvent respectueux et s’inclinent, puis chuchotent derrière nous.
Tous sont uniformément vêtus d’un khalat (robe) de cotonnade aux couleurs sombres, coiffés de l’immense bonnet noir en peau de mouton, ayant aux pieds des bottes à bout pointu. Ces figures terreuses sont impassibles.
Dans une dernière pièce carrée, plus vaste, des jeunes gens imberbes, sorte de pages, font l’office de garçons de bureau. L’homme âgé qui les commande écarte une tenture fermant l’entrée du cabinet de Son Excellence. Nous sommes en présence du premier fonctionnaire de l’État achevant de déjeuner en compagnie de son chef de police.
Ces deux seigneurs sont à genoux, près du feu allumé au milieu de la chambre. Ils sont séparés par une écuelle de terre à moitié remplie de viande et de bouillon. D’un geste, le divan-begi nous invite à prendre un siége par terre, et gentiment, à nous mettre à table avec lui. Saluant de la tête, les deux mains sur le cœur, nous déclinons l’honneur qu’il veut nous faire et refusons de pêcher au même plat que d’aussi nobles mains.