Ceux que nous rencontrons ont une apparence chétive et semblent porter avec peine l’immense kalpak noir qui les coiffe. Lorsqu’ils trottent sur leurs petits chevaux ou bien passent près de nous sur les arbas cahotés dans les ornières, la tête leur oscille de ci de là d’une façon comique. Et Rachmed, qui est un Ousbeg de bonne race et prise fort la vigueur physique, ne peut se tenir d’exprimer son mépris pour ces gens débiles :
« En voilà des gaillards qui n’ont pas la force de porter un kalpak ! »
Et, par moquerie, après avoir salué les passants, ce qui attire leur attention, il imite sérieusement ce dodelinement de la tête qui lui paraît très-ridicule.
Puisque nous venons de l’est et que nous retournons dans la jeune Europe, le soleil se couche en face de nous chaque soir. En ce moment, il étale sa lueur rouge sur les coupoles et les minarets de Khiva, les grandissant, allongeant les arbres, et la ville paraît immense, resplendissante par le sommet. C’est bien une grande capitale :
« Voici des villas appartenant au Khan et à son ministre, dit le guide ; Iarim-Pacha[40] a habité celle-ci. »
[40] Moitié d’empereur. Surnom donné au général Kauffmann.
Et il montre à gauche une vaste habitation, à la fois forteresse et jardin d’été, avec une entrée étroite, des touffes de peupliers verts dépassant les hauts murs gris. Il paraît que le général Kauffmann avait installé à cette place son quartier général pendant l’expédition de 1873. Il est probable que, de longtemps, la campagne de Khiva ne se répétera point. Ce pays a fini d’être conquis. Il est écrit que la Russie ayant subi, la première, le choc de l’Asie débordante, la refoulerait d’abord dans les limites que la nature lui a marquées, l’y maintiendrait, puis avançant insensiblement, la soumettrait et la ferait sienne. Ses soldats ont arraché des gonds la lourde porte qui est là, accotée contre la muraille. On la fermait après l’appel de la cinquième prière, lorsque le labeur terminé, les maîtres avaient ramené dans la ville les troupes d’esclaves où l’on comptait maints sujets du Tzar blanc.
Personne ne nous arrête à l’entrée, et sans formalité d’aucune sorte, nous pénétrons dans l’enceinte. Le magnifique panorama que l’extérieur de Khiva nous offrait tout à l’heure, augmente la vivacité de la désillusion éprouvée à l’intérieur. De loin c’était l’image brillante d’une ville ; de près, tout est terne, sombre, misérable. Ce sont des masures ; un charnier puant où des chiens galeux rongent des os, déchirent une charogne ; et lorsqu’on a fui ce foyer d’infection, on respire l’air imprégné des miasmes de mares d’eau croupissantes qui sont les citernes de la ville, et enfin près du bazar du cuivre, à l’angle de la forteresse centrale enclosant la cité, le gibet boiteux porte une inoffensive tourterelle. C’est toujours le contraste de l’Orient : la vermine dans la chevelure étincelante de pierreries ; la lèpre sous la robe de soie multicolore. Un jeune garçon est là, tenant à la main son cerf-volant :
« Y a-t-il longtemps qu’on a pendu ?
— Trois jours », dit-il en montrant ses doigts.