C’est la fertile oasis du Kharezm, sillonnée de mille canaux. On entre bientôt dans les marécages ; le guide perd la direction ; il va à l’aveuglette, louvoie, et, finalement, après trois heures environ de détours, aperçoit une lumière et nous dit :

« Voilà où nous devons dormir. »

Le feu dont la lueur nous a attirés brûle devant une cabane de roseaux, des hommes se chauffent ou dorment sur le sol.

« Ce n’est pas Kanki ?

— Non, mais Kanki est tout près ; il n’y a pas d’inconvénient à dormir ici.

— Si Kanki est proche, conduis-nous à Kanki, où nos gens doivent nous joindre avec les bagages. »

On repart le long d’un talus après avoir franchi plusieurs canaux. Soudain le guide fait bondir son cheval à droite et le lance au galop avec de grands coups de fouet. Le gredin fuit. Je tire un coup de revolver de façon à ne pas l’atteindre, et le menace de recommencer s’il ne reprend sa place de chef de file. En s’échappant il est tombé dans une fondrière, et tandis qu’il s’en tire à grand’peine, je l’admoneste, lui donnant cet accident comme la punition que lui inflige Allah pour sa traîtrise. Le coup de feu l’a effrayé, et il ne bronche plus jusqu’à Kanki. Il est bon d’inspirer de la crainte à ces gens qui vous servent un jour ou deux et ne vous sont pas attachés par une suite de bons traitements. Je n’avais point d’autre but. Car tuer un guide parce qu’il se sauve serait un acte de sauvagerie et de maladresse. Par qui le remplacerait-on ? qui montrerait la route ?

Arrivés au milieu de la nuit, nous logeons dans une vaste maison aux murailles très-hautes, à la porte d’entrée très-spacieuse. Le plafond de la chambre où nous sommes est élevé. L’architecture paraît plus élancée que dans le Bokhara. Ici l’homme hésite moins à construire en hauteur, sans doute parce qu’il redoute moins les tremblements de terre. Étant assuré de la solidité de la base, le riche étage sans crainte d’une chute les matériaux de ses demeures. L’influence de l’art persan est ici plus considérable que dans le Bokhara.

Jusqu’à Chiva, la campagne est peuplée et bien cultivée. Çà et là, des ormes, des mûriers se dressent. L’eau jaune coule rapide et à pleins bords dans les canaux. Le Khiva doit tout à l’Amou, qui donne au sol l’humidité fertilisante et comme une virginité sans cesse renouvelée par les dépôts d’alluvions.

Malgré ces copieuses irrigations, ces terres qui donnent des moissons abondantes, les habitants sont loin d’avoir aussi bonne mine et sont plus misérablement vêtus que dans le Bokhara. A quoi cela tient-il ?