Le lendemain, tous nos bagages étaient transportés à Petro-Alexandrowsk. Immédiatement nous recueillons sur l’Oust-Ourt que nous allons traverser, les renseignements utiles. Un homme connaît bien la route. C’est un djiguite, à l’air très-intelligent, qui a porté, à diverses reprises, des dépêches à Krasnovodsk. Autrefois les Russes devaient payer très-cher ces courriers qui se risquaient au travers du désert alors infesté de pillards turkomans ; aujourd’hui les prix sont plus bas, mais encore trop élevés pour nos bourses, et nous devons renoncer à l’avantage d’avoir un guide ayant fait ses preuves d’honnêteté et de courage. A Khiva, nous tâcherons de trouver un caravanier qui nous en tiendra lieu.
On traverse l’Amou, juste à l’ouest de Petro-Alexandrowsk. Les bacs sont déjà chargés de marchandises quand nous arrivons sur les bords du fleuve, et nous attendons leur retour, plusieurs heures autour des feux de broussailles. Il y a deux îles d’inégale grandeur, divisant le fleuve naturellement en trois bras, d’une profondeur variée, exigeant chacun une barque d’un tirant d’eau proportionnel. Il faut aborder à la première île, décharger la cargaison, en charger les bêtes de somme, gagner l’autre bord, et répéter trois fois cette manœuvre. Cela demande beaucoup de temps, et ces Orientaux en font une dépense considérable ; les heures n’ayant aucune valeur à leurs yeux, ils les gaspillent à tout propos.
Nous cherchons un moyen d’aller plus vite. Il paraît que les barques peuvent descendre à Khanki sans difficulté. On y transportera nos effets par eau, et nous-mêmes ferons route par terre, et nous gagnerons une demi-journée de marche.
La nuit est noire, que nous sommes encore dans la première île à trottiner au milieu des sables derrière le passeur. Arrivé en face de l’endroit où son collègue stationne sur l’autre bord, il crie de toute la force de ses poumons, mais on ne répond point. On fait parler la poudre, et au deuxième coup de fusil, l’interpellé nous fait la politesse d’un « Ho ! ho ! » vigoureux. Le premier passeur l’invite à s’approcher. On entend bientôt les rames frapper l’eau, et une forme noire se meut dans les ténèbres ; telle la barque du nautonier des âmes sur le Styx avare. En deux heures environ nous traversons l’Amou.
Nous quittons dans l’obscurité complète le grand fleuve qu’il nous souvient d’avoir vu torrentueux la première fois, à l’éclat d’un beau soleil. Des cormorans passent brusquement sur nos têtes ; le sifflement de leurs ailes s’éloigne, s’éteint vite dans l’ombre ; les étoiles sont réfléchies par le lisse miroir des eaux qui coulent lentement, sans bruit, et semblent immobiles. On se dirait au bord d’une mer bien calme.
« Kanki est-il loin d’ici ? demandai-je au guide.
— A un tach et demi. »
Cette distance représente deux petites heures de marche. Nous voilà chevauchant exactement l’un derrière l’autre ; à l’allure des chevaux, on devine la steppe où leur sabot résonne, puis les champs récemment irrigués, les terres de labour où ils enfoncent et trébuchent.
CHATEAU D’OUSTIK.
Dessin de E. Cavaillé-Coll, d’après un croquis de M. Capus.