Il me faut menacer le chef turkoman à qui je demande un de ses serviteurs comme guide. Il ne veut pas entendre raison ; les promesses d’une récompense, la menace du gouverneur, rien n’y fait. J’avise son cheval favori, facile à reconnaître aux innombrables couvertures qui le couvrent, et lui dis :

« Si tu ne me donnes pas un guide, je le tue. »

Il ne bronche pas, mais appelle un homme étendu à la porte d’une tente, lui donne l’ordre de me conduire à Chourakhan. Celui-ci monte à cheval, je le fais passer devant moi, nous partons au trot par un vent épouvantable.

Bientôt nous atteignons le fort russe, d’où arrive un air de polka joué par la musique militaire. Après le silence du désert, cela égaye comme un chant d’oiseau. La pensée nous vient que d’ici à la Caspienne, il reste à peine le chemin de Paris à Berlin, et nous voilà de très-bonne humeur.

VIII
DANS LE KHIVA.

Petro-Alexandrowsk. — Dernière traversée de l’Amou. — Aspect de Khiva. — S. Exc. le premier ministre : le ministère et le cabinet. — Le Khan. — Air misérable de la population. — Exactions. — Mode d’emprunt. — Un pèlerin. — Les chefs turkomans, tekkés.

Petro-Alexandrowsk, construit pour menacer Khiva, n’est qu’une ville naissante, en tout point semblable à ses aînées du Turkestan. C’est une longue place avec un rectangle de maisons ; la plus vaste, occupée par le gouverneur militaire ; les autres, par les officiers, par les employés d’administration et par les marchands russes et tartares qui forment l’arrière-garde de toutes les armées conquérantes du Tzar. Puis il y a la caserne derrière le palais du chef.

Nous arrivons sur la grande place, ne sachant où chercher un gîte. Le plus simple serait de camper sur notre feutre, ainsi que nous l’avons fait dans le désert.

Mais un officier russe nous aperçoit, reconnaît des étrangers, devine notre embarras, et nous conduit obligeamment chez un marchand de ses connaissances, qui nous offre deux chambres vides de tout meuble, mais où l’on apportera un poêle.

Le poêle ronfle quand une partie de nos bagages arrivent sous la direction de Radjab-Ali. Les couvertures sont étalées, les coffres alignés, et, entourés d’objets d’un usage journalier, nous avons la sensation du chez-soi.