Nous installons notre bivouac au bas d’une de ces falaises à pic, d’où se sont détachés des blocs de pierre meulière. Le patron de la barque se promet à son retour d’en charger sa barque et de les vendre à des marchands bokhares.

Nous sommes cachés derrière ces hauteurs comme dans l’angle de murailles. Du côté du Darya il y a des touffes de roseaux, et lorsque Rachmed veut en couper une, le patron arrête son bras.

« Il ne faut pas toucher à cela ; après le coucher du soleil, nous en aurons besoin contre le vent. »

Est-ce de cette façon que certains végétaux devinrent sacrés quand on commença à s’en servir sans savoir les cultiver ?

Au moment où le feu est allumé pour le repos du soir, je grimpe au sommet des falaises.

C’est toujours le désert infini, avec son calme, sa solitude parfaite. L’Amou se tord à mes pieds, enlaçant les îles de sable, unies et bombées comme des dos de cétacés monstrueux ; il se dérobe à main droite, reparaît au loin à l’ouest, et le demi-cercle d’un de ses méandres luit, ainsi qu’un lingot d’argent recourbé. Puis on ne le voit plus.

En bas, des pigeons volent une dernière fois avant de se cacher dans le trou où ils dorment en sûreté. Perché à la pointe d’un rocher, un faucon immobile les guette, le bec en avant. Des aigles planent dans l’air, surveillant les ébats de leurs enfants : ils sont repus sans doute et ne chassent point. Les dernières lueurs du crépuscule s’éteignent ; voilà la nuit : il est temps de descendre au campement marqué par le feu qui vacille, tout petit.

J’arrive au moment où les gens de Chourakhan font à nouveau le récit de leurs malheurs aux bateliers qui bayent en les écoutant. Près du port on peut bien conter son naufrage : demain ils arriveront sans doute chez eux. Toute la nuit, la traversée se continue sans obstacle, mais dans l’après-midi le vent du nord-ouest jette notre barque contre la rive, et il est impossible de continuer la route.

Quand le calme se rétablira, les bateliers remonteront le fleuve jusqu’en face de Petro-Alexandrowsk, et des arbas iront querir nos bagages.

Je pars en avant, afin de préparer le logement. Radjab-Ali m’accompagne jusqu’à un aoul de Turkomans où je prendrai un guide. Le djiguite retournera ensuite près de Capus, car seul il connaît le chemin de terre, et dans ce maquis entrecoupé d’aryks, sans une route bien tracée, il est difficile de s’orienter.