Pour la première fois depuis Oustik, nos hommes allument sans hésiter un bon feu, deux même. L’un sert aux maîtres, l’autre, plus loin, aux bateliers, qui consacrent une partie de la soirée à se débarrasser de certains parasites dont nous-mêmes sommes infestés.

Avant que la lune disparaisse, Radjab-Ali réveille les hommes. A dix heures, on arrive aux ruines de Mechekli. Il paraît que des Turkomans habitent cette région. Je pars avec Rachmed à la recherche de fourrage.

« N’oublie pas les melons, lui dit Radjab-Ali ; il n’en est point de meilleurs que ceux de Mechekli. »

Radjab-Ali peut être tranquille ; notre serviteur en est très-friand, et la recommandation est superflue.

On arrive au premier aoul des Ata-Turkmènes en louvoyant entre les roseaux et les buissons de tamaris.

Leur forteresse, placée sur une hauteur, consiste en quatre murs rectangulaires de 60 à 80 mètres de côté, avec des entrées étroites, faciles à barricader, et des embrasures à hauteur d’homme. En temps de guerre, ou dans la saison froide, les Turkomans y transportent les yourtes, le fourrage, les troupeaux, et vivent entassés. Au nord, dans une vallée, une soixantaine de yourtes sont éparses ; il y en a d’autres devant nous, au sud. C’est là que nous allons acheter du fourrage, marchander des melons.

Ces Turkmènes sont d’une structure moins lourde et mieux construits que les Ousbegs. Ils ont le bas de la figure allongé, le nez plus long, les yeux petits et la lèvre grosse, un peu pendante, et parlent avec un zézayement propre à leur race.

Les femmes, qui vont le visage découvert, sont grandes, élancées même, très-brunes, et, sauf l’œil moins ouvert, la largeur de la face à hauteur des pommettes, elles auraient le type de Persanes, mais de Persanes très-vigoureuses.

Les Ata-Turkmènes paraissent vivre dans l’aisance ; leurs tentes très-vastes, de feutre solide, sont fermées par des portières en tapisserie. Ils n’ont pas à redouter les attaques des Tekkés : depuis que les Russes sont à Petro-Alexandrowsk, les pillards n’osent quitter la rive opposée.

Près des ruines de Zenki-Kourgane, nous voyons des falaises de grès. Elles s’émiettent, redeviennent sable.