Avant notre départ, le chef, pour nous remercier du thé que nous lui offrons, envoie un de ses hommes querir deux faisans et nous les donne. En échange, il reçoit du thé, un peu de sucre et un paquet de cartouches. Car il est armé d’un berdane, mais possède juste une cartouche. Au reste, l’arme est en très-mauvais état, la batterie ne joue pas, le sable obstruant les rainures, et je ne parviens pas à enlever la cartouche, qui adhère au canon par une couche de rouille.

Ces gardiens chargés d’assurer la descente du fleuve ne me paraissent pas prendre leur besogne au sérieux, et les Turkomans ont la partie belle.

D’après le commandant du poste, nous pourrons atteindre Outch-Outchak dans la soirée. Mais nous avons le vent debout : impossible de continuer la route, il faut atterrir et attendre un temps plus calme ou bien une brise favorable. On mouille dans l’échancrure d’une île. Comme Robinson, je l’explore. Cette île est une presqu’île d’un kilomètre carré au moins. A l’époque des crues, elle est entourée par les eaux, qui laissent de la vase et forment des mares où les sangliers se vautrent et s’abreuvent. Maintenant que les mares se dessèchent, ils vont jusqu’au fleuve, se frayant un passage à travers les roseaux très-grands et très-rustiques.

A l’aube, le vent ayant cessé, nous partons.

A une heure d’Outch-Outchak, nous voyons près de sa rive droite une barque où l’on entasse du charbon de Saxaoul ; des chameaux chargés attendent.

Au coucher du soleil, on aperçoit le mur de la forteresse d’Outch-Outchak, qui, de loin, ne paraît pas difficile à prendre.

Le vent du nord souffle avec violence, et nous nous abritons au bord du fleuve, au milieu des roseaux, qui fourniront le lit et le combustible.

Tandis que nos hommes préparent le souper, nous allons visiter la forteresse ou plutôt l’intérieur des quatre murs croulants qui défendent mal les tanières en terre où des hommes se chauffent autour de brasiers ; leurs chevaux sont au piquet. Tous ces guerriers sont oisifs, comme ceux de Karaoul-Khana ; ils sont chargés de faire la police de la frontière. Ils passent le temps à deviser autour des feux, à fumer, à manger, à jouer ; tous les quatre mois on les remplace.

Le patron de la barque nous assure qu’ils ne servent à rien. « Il y a deux ans, ajoute-t-il, à trois cents mètres des murs, des marchands bivouaquaient avec des chameaux près de l’endroit où nous sommes. Les Tekkés les ont surpris, massacrés, et, tandis qu’une partie de leur monde tenait tête aux Karaouls qui tiraillaient sans oser quitter le retranchement, le reste chargeait le butin et les chameaux sur des barques, passait le fleuve et revenait ensuite chercher le gros de la troupe. »

Près du fortin, nous remarquons de nombreuses carcasses de chameaux blanchies. Elles gisent là depuis 1873, car on sait que la colonne du général Kauffmann, qui se dirigeait sur Chiva, aboutit à cette place après des peines inouïes et avoir perdu plusieurs milliers de chameaux.