— Demain, après la prière du soir, je vous y conduirai moi-même. »

Au moment de prendre congé de Makmourad, un Russe rentre, qui, ayant appris notre arrivée, nous salue en français sans hésiter. C’est M. P…, attaché à la mission scientifique occupée au nivellement de sa région, où l’on suppose qu’autrefois l’Oxus avait son ancien lit. Il est chargé d’établir une statistique des richesses du Khiva, et le besoin d’un renseignement l’amène chez le ministre. Ce dernier cesse d’employer la langue russe et converse avec M. P… par l’intermédiaire d’un interprète.

Nous parlons à Makmourad du projet de détourner les eaux de l’Amou qui le préoccupe fort et ne lui semble point réalisable. Et lorsque M. P… lui affirme que la chose est possible, il secoue la tête en disant :

« Il n’ira pas ; il n’ira pas ! Les hommes ne referont pas l’œuvre d’Allah !

— Mais il y a des traces visibles d’un ancien lit ; des ruines de villes rappellent que les terres actuellement incultes furent irriguées et fertiles. Qu’on creuse un canal, qu’on élève des digues, et les eaux s’écouleront par le chemin qu’elles suivirent lors de la splendeur du Kharezm.

— Il n’ira pas ; il n’ira pas ! Que deviendrait donc notre pays ? il ne serait plus arrosé !

— On a calculé que le volume des eaux de l’Oxus suffirait à remplir un chenal jusqu’à la Caspienne sans cesser d’alimenter la majeure partie du pays habité. Les gens qui séjournent dans le voisinage de l’Aral et du vieux Darya (Kohnia Darya) seront indemnisés et recevront en plus grande quantité d’excellentes terres à proximité du nouveau fleuve. Ils ne pourront que gagner au change. »

Mais Makmourad n’entend point ce raisonnement ; il secoue la tête, répétant :

« Le Darya n’ira pas ! le Darya n’ira pas ! »

Nous quittons le ministre et contons à M. P… que nous grelottons dans notre logement, faute d’un poêle et de combustible. Il nous invite immédiatement à venir loger dans une chambrette où il a fait construire comme une cheminée et même une fenêtre consistant en un carreau de verre fixé dans le mortier du mur. On n’y a point froid, et l’on peut y lire à la clarté du jour sans rien ouvrir.