Nous acceptons.

M. P… habite la ville depuis plusieurs mois, et il a ses entrées chez le Khan. Il nous accompagne jusqu’au palais, bordé d’une place malpropre où débouchent des ruelles puantes.

L’édifice est vaste, sans caractère, assez délabré et moins confortable à l’intérieur que celui du ministre. Nombre de gens stationnaient près de la porte et sous le porche. Nous retrouvons Makmourad dans une chambre basse, à gauche de l’entrée. Il va nous introduire, mais nous prie d’attendre un instant. Le Khan rentre précisément de la mosquée où chaque jour il se rend à cheval au milieu d’une troupe de ses fidèles sans aucun apparat.

Depuis quelques années, le Khan donnerait à son peuple l’exemple d’une dévotion sincère, n’omettant pas une des pratiques religieuses prescrites par le saint livre. Il ne s’en livre pas moins aux plus honteuses débauches et s’enivre presque régulièrement des liqueurs défendues, mais seulement après le soleil couché et la cinquième prière dite.

Un jeune garçon annonce que Son Altesse est visible. Nous enfilons des couloirs sombres, humides. Voilà une éclaircie, une échappée sur le ciel, c’est le patio réservé où est dressée la yourte d’été à côté de la longue salle de réception.

Ce serviteur qui nous a précédés s’arrête, montre du doigt une porte basse, et, Makmourad le premier, nous pénétrons dans le sanctuaire. Mon regard tombe d’abord sur des bouteilles arrondies, au cou luisant, qui ont contenu ou contiennent du champagne. Elles sont dans des niches de style persan, juste en face du Khan, qui est agenouillé au fond de la salle, à l’extrémité d’un tapis. Le premier ministre s’agenouille, se courbe profondément et se tient à distance respectueuse, vis-à-vis de son maître. On nous invite à nous accroupir à gauche, pas trop près.

Ce potentat, à lèvre tombante, à figure bouffie, au ventre énorme, sur lequel s’incline la tête écrasée sous un monstrueux kalpak noir, nous regarde de son petit œil avec défiance. Il tient à portée de sa main un revolver posé sur le sol, et un fusil double est appuyé contre le mur : sa conscience n’est point tranquille, sans doute.

Nous échangeons avec cet individu peu intelligent quelques banalités et le quittons après avoir promis de lui faire voir le lendemain les objets curieux en notre possession.

Le peuple est à l’avenant du souverain. On est frappé de la chétivité des hommes, de la bassesse peinte sur les figures sournoises et souvent abjectes en dépit de la régularité des traits. On dirait des métis sans caractère, plus iraniens que turcs : les nez sont droits, les yeux assez grands.

On dirait que les hommes libres ont préféré vivre loin de la ville, abandonnant aux fils d’esclaves les métiers vils dans l’enceinte des murailles. Cette populace habite des maisons malsaines, et, à la voir se traîner dans un costume sombre, le même pour tous, à voir les têtes branlantes, on pense à une promenade de convalescents dans une cour d’hôpital. Nul individu dont le vêtement indique la position de fortune. Dans le bazar sans animation, pas de marchandises de quoi garnir les boutiques. Est-ce que le mot d’ordre est de paraître pauvre ?