Après la campagne de 1873, les Russes ont contraint le Khan de s’engager par un traité à payer en l’espace de vingt ans une somme de deux millions deux cent mille roubles. Chaque semaine, le divan-begi, suivi d’une faible escorte, va porter le tribut à Petro-Alexandrowsk. Le Khan ne cesse d’exhaler des plaintes : on lui laisse à peine de quoi vivre, il ne peut plus tenir son rang ; ses sujets sont épuisés et incapables de payer l’impôt. En réalité, ce traité lui est un prétexte à des exactions nombreuses.

Le peuple est pressuré parce que « les Russes demandent de l’argent ». Les gens des campagnes environnantes payent facilement l’impôt, mais les Turkomans Yomouds résidant à l’ouest du Khanat n’ont jamais été soumis complétement. Répugnant à reconnaître d’autres chefs que ceux qu’ils ont choisis, ils se soulèvent volontiers. Lorsque les courriers ont apporté à leurs serdars la longue liste des tailles à payer, ceux-ci assemblent les chefs des tentes et proclament la nouvelle, qui est accueillie par des cris de colère, des injures à l’adresse du Khan ; puis, les agents du fisc arrivent, et quelquefois sont assommés.

Le divan-begi a recours au gouverneur de Petro-Alexandrowsk, lui demandant aide et protection ; car si les Yomouds ne payent point, il ne pourra pas apporter à la date fixée les sacs pleins de la somme convenue. On mobilise quelques sotnias[41] de Cosaques, quelques compagnies de tirailleurs, et on les dirige contre les révoltés. Ceux-ci ont conscience de leur faiblesse et versent les contributions demandées.

[41] Sotnia : centaine, escadron.

Quant aux riches marchands de Khiva, ils sont dans une situation fâcheuse. Leur fortune est connue ; on sait qu’ils ont frété des caravanes, qu’à telle époque ils ont été à la foire d’Orenbourg, à Astrakan, à Nijni ; qu’en somme, leur commerce prospère. Les caisses du gouvernement sont vides, et il est juste que des sujets les remplissent de gré ou de force. Un dignitaire de la cour va trouver un de ces bienheureux enrichis par le trafic et lui annonce poliment que le maître a manifesté le désir de voir son fidèle serviteur.

Le fidèle serviteur s’efforce de paraître très-flatté d’une marque d’affection si peu méritée et ne manque pas de se rendre à l’invitation. Selon la coutume, il emporte une belle pièce d’étoffe, une fourrure luisante, ou simplement un petit sac d’écus, de quoi témoigner son respect au puissant seigneur.

On reçoit gentiment le visiteur et son cadeau. On daigne lui conter les misères de l’État : les récoltes ont été peu copieuses, et au lieu de l’excédent de recettes que tout rendait probable, il n’y a même pas le minimum nécessaire. Ces maudits Russes exigent qu’on les paye à heure fixe, et dans l’embarras inextricable qui le tourmente, le Khan a pensé à son serviteur. Il n’ignore point que celui-ci a acheté à bas prix, revendu fort cher, cinquante chameaux de tabac, trente de riz, etc. ; qu’il a réalisé de beaux bénéfices d’un seul coup. Aussi, — telle est la conclusion ordinaire : — Allah sera content qu’un pieux musulman prête au Khan, son maître, la somme insignifiante de quarante mille tengas.

L’autre remercie avec effusion, proteste de son dévouement, mais observe qu’il lui sera difficile de rassembler rapidement une somme aussi considérable ; il serait bien reconnaissant qu’on lui laissât le temps de l’emprunter.

Qu’il prenne son temps, et qu’il l’apporte seulement le dernier jour de la semaine. On le remboursera dans un bref délai, plus tard. Le marchand s’exécute.

Plus tard, un nouvel émissaire vient lui apporter de la part du Khan une bonne nouvelle. Celui-ci a appris que son fidèle serviteur est dans la gêne ; il n’a point oublié le signalé service qui lui a été rendu, et, une noble conduite méritant récompense, à son tour il lui offre quarante mille tengas à titre de prêt, au taux de 40 à 50 pour 100. Par exemple, il est bien entendu que les intérêts seront déposés dans la caisse de l’« État » à la fin de chaque mois, très-exactement. De deux maux choisissant le moindre, le pauvre diable accepte la proposition. N’est-ce pas un moyen très-simple d’accroître les revenus du royaume ?