Il sait bien qu’il ne peut agir autrement, qu’il vaut mieux montrer de l’empressement, faute de pouvoir échapper à une bonté si grande. Quels subterfuges employer ? Ses femmes, ses enfants, ses neveux habitent la ville où lui-même possède des immeubles de grande valeur. Sa famille est surveillée, on ne la laisse point s’éloigner. Jamais on n’a souffert qu’il l’emmenât au delà de la frontière, parce que ceux qu’il chérit sont des otages précieux ; on compte bien que, si loin qu’il aille, en Sibérie, en Russie, en Perse, il reviendra au milieu des siens. On a des gages de sa soumission, et une simple menace que, par expérience, le marchand sait ne pas être toujours vaine, suffit pour le terrifier, et il prête son argent.

On nous affirme que le Khan se débarrasse très-habilement de ceux qui le gênent. Dernièrement, nouveau David, il convoitait la femme d’un de ses sujets. On lui avait dit qu’elle était belle. Il la demande au mari, qui refuse. Le Khan dissimule sa colère ; quelque temps après, le mari était fou. Il paraît que des misérables soudoyés l’avaient enivré, puis lui avaient versé un breuvage préparé avec des plantes, et l’ayant bu, le Khivien perdit la mémoire, puis la raison.

Tel autre, mandé un soir au palais, n’aurait jamais reparu. On l’aurait étranglé et vite enterré.

Quelquefois le prince invite les hauts fonctionnaires à des festins somptueux. Le nombre des plats servis est considérable, et plus considérable encore celui des bouteilles vidées.

Deux mois environ avant notre venue, le Khan aurait eu la fantaisie de marier deux seigneurs favoris à deux de ses favorites, et de fêter le mariage par une orgie de viandes et de liqueurs défendues. Les invités burent beaucoup de vin, d’eau-de-vie et même du champagne apporté d’Orenbourg. Au milieu de la nuit, personne qui ne fût gris. Dès que l’amphitryon, à peu près ivre-mort, commença à laisser tomber lourdement sa tête, chacun se retira discrètement et en titubant. Un seul, hors d’état de bouger, s’endormit sur le sol, trop près d’un des favoris qui étaient restés avec leurs jeunes épouses.

Au petit jour, le serviteur attaché à la personne du Khan entre dans les salles, et, soit par excès de zèle, soit par haine contre le retardataire, il réveille son maître, lui montre un homme étendu près de son ouglan préféré. Sans prendre le temps de se souvenir, le Khan ne voit que l’outrage qu’on a dû lui faire ; il est pris d’une colère furieuse ; il empoigne une hache et assomme les jeunes mariés et le misérable coupable d’avoir trop bu.

Le récit de ces horreurs nous donne l’idée de montrer à ce gentilhomme ce qu’est le sang qu’il prodigue quand il ne coule pas dans ses propres veines. Nous lui apportons notre microscope, et nous lui expliquons qu’en regardant par l’ouverture du haut une goutte de liquide maintenue entre les deux plaquettes de verre, on voit nettement vivre des êtres imperceptibles à l’œil nu ; avec une épingle, nous étalons un peu de sang, puis l’invitons à constater lui-même la véracité de nos dires.

Il paraît ne point vouloir quitter sa place. Capus lui présente le microscope, mais l’appartement est sombre, et rien n’est visible.

« Je ne vois rien, dit le Khan, j’ai mauvaise vue. »

On lui explique qu’il est nécessaire que l’instrument soit en pleine lumière, et on le place sur le bord de la fenêtre. Mais le prince n’est pas rassuré, il lui déplaît de s’éloigner de son revolver, et c’est en hésitant qu’il fait deux pas et plie un genou. Je suis debout derrière lui et lui inspire une réelle inquiétude. Il n’ose me perdre de vue, et baissant rapidement la tête, collant à peine son œil au verre, il se relève rapidement et regagne sa place et ses armes. Puis, s’adressant au divan-begi, il lui dit :