Notre hôte est un exemple à l’appui de ce que nous avançons, il est le maître de deux dames. La première est petite, trapue, à face ronde ; la deuxième, plus jeune, qu’il a prise chez les Kouramas[5], a les traits relativement fins, la taille svelte. Costumée en paysanne de France, on la pourrait confondre avec une fille de Lorraine aux joues rebondies.
[5] Mélange de Tadjiks et de Kirghiz, habitant la fertile vallée du Salar, au sud de Tachkent.
Après avoir bu du thé brûlant et salé, je quitte le borgne en bons termes, malgré que j’aie refusé de lui vendre ma chemise, et nous battons en retraite vers Outch-Tepe, et vite, car le garmsal[6] souffle.
[6] Vent chaud.
Le thé salé commence à produire son effet, et les Cosaques, Aoul-Beg, tout le monde se plaint de la soif. On aperçoit des tentes. On pique sur les tentes au grand galop. Des femmes nous offrent le fond d’une outre, l’eau est sale et salée ; en un clin d’œil elle est bue.
Les chevaux halètent, eux aussi ont soif. Où trouver un puits ? A notre droite, on distingue des chameaux qui se dressent en basculant. On vient de les abreuver sans doute à tour de rôle, et ils ont pris du repos par la même occasion. Aoul-Beg reconnaît l’auge d’un puits. On galope. Mais les chameliers pressent leurs montures qui ne sont point chargées, et elles trottent comiquement, et leurs bosses amaigries vacillent de droite, de gauche, ainsi que l’extrémité d’un bonnet catalan sur la tête d’un coureur.
Un des Cosaques part à fond de train, les oblige à retourner. En somme, ils peuvent bien nous prêter leur seau de cuir attaché par deux cordes à l’extrémité d’une longue perche. On emplit l’auge de bois, hommes et chevaux happent l’eau fraîche, limpide et salée. Tant pis, c’est une satisfaction d’un instant que nous nous procurerons aussi souvent que possible.
Voilà encore des tentes. On nous reçoit mal.
« Je n’ai rien à vous donner », affirme la maîtresse du logis.
« Rien ! »