Leur eau est salée. Ils se dessèchent ; autrefois il y avait sans doute un petit lac au lieu de ces flaques d’eau isolées, de cette suite de marais détachés l’un de l’autre où les oiseaux aquatiques sont cachés dans les roseaux. Nous apercevons des canards, des poules d’eau noires, des bécasses noires et blanches. Nous abattons quelques pièces. Ici, non plus qu’à la Kli, nous ne pourrons beaucoup collectionner. Décidément, il faut gagner la montagne. Je fais ces réflexions par plus de 40 degrés de chaud à l’ombre. Aoul-Beg manifeste le regret de n’avoir pas une pastèque dans son sac. Les deux Cosaques le questionnent, l’engagent à nous mener dans un aoul voisin. Au fait, il est bientôt onze heures, et l’on suffoque dans ces marais.

UNE PORTE DU CHAH-SINDEH.

Aoul-Beg grimpe sur un tertre, regarde ; il a découvert des tentes grâce à ses yeux kirghiz, les plus petits et les meilleurs que je connaisse. On galope.

Voici des yourtes dans un affaissement de la steppe, avec du bétail couché, des chevaux placés tête-bêche qui s’émouchent, se pouillent fraternellement. Les chameaux sont repliés, le cou allongé, le nez à ras du sol, tendant irrespectueusement le dos au soleil, et grâce à leur bosse se mettant à l’ombre d’eux-mêmes. Il n’y a personne dehors que les animaux.

Aoul-Beg nous présente au chef de l’aoul, comme des amis de l’Hakim (gouverneur), et aussitôt un tapis est étendu en notre honneur. La tente est très-grande, en bon feutre. Elle s’emplit rapidement de la famille du chef. Nos Cosaques, parlant turc, s’entretiennent familièrement avec les curieux.

Le chef est un homme de taille moyenne, borgne, à la figure intelligente et joviale, aimant le mot pour rire. Il est vêtu comme tous ces gens d’une chemise et de culottes larges en toile de coton. C’est bien assez en cette saison. Bien qu’il se donne pour Kirghiz, ses traits font un contraste frappant avec les nomades que nous avons vus il y a quelques jours près de la Kli, et surtout avec notre djiguite. Ils n’ont de commun que l’œil bridé.

Cette divergence chez des hommes de même langue et de mêmes mœurs provient des croisements, bien entendu.

En règle générale, les nomades sont plus riches que les sédentaires cultivateurs du sol. — Un nomade est un rentier dont le capital est le troupeau. — Plus riches, ils peuvent nourrir plus de femmes, les payer plus cher et partant les choisir à leur goût. Tel qui a épousé d’abord une fille, deux filles de sa tribu, se payera la fantaisie d’en prendre une ou deux chez les voisins pauvres, parce qu’il les acquiert à bon compte. Ces femmes ne sont pas un superflu, elles trouvent chez leur seigneur de quoi s’occuper.

Il advient alors que les nomades de langue turque vivant dans les plaines qui se déploient de l’Amour au Volga, ont la figure plus longue ou plus large, l’œil plus ou moins bridé selon qu’ils sont en contact, qu’ils voisinent avec des Iraniens à tête allongée, au nez droit, à l’œil horizontal et bien fendu, ou bien avec des Mogols qui portent une pleine lune sur les épaules et clignent des yeux tellement obliques qu’au dire d’un ousbeg, « ils se regardent dans le ventre ».