« Tu sais, dit-il, à la sortie de Tchimkent du côté du soleil couchant, il y a un grand peuplier et deux ormes au bord d’un ruisseau tout petit, qui coule. C’est là. Tu te souviens… du côté du soleil couchant.
— Ha ha ! fais-je, afin de contenter mon interlocuteur, qui répète :
— C’est une bonne place, une bonne place ! belle herbe, belle herbe ! »
Et ses yeux brillent de plaisir à la pensée de ce riant avenir.
« Quand penses-tu exécuter ton projet ?
— Allah seul le sait ! » Et Aoul-Beg fait siffler son fouet, car nous sommes sur la route d’Outch-Tepe. Outch-Tepe veut dire trois collines.
De temps à autre le djiguite descend de cheval ou se penche, tenant d’une main la crinière, et ramasse un insecte. C’est mon collaborateur. Avant de l’introduire dans le flacon suspendu par une corde à sa ceinture, Aoul-Beg me montre la bestiole et dit chaque fois en russe, très-grave :
« Samoui pervi exemplar, le plus beau des échantillons. » J’approuve de la tête. Le mot exemplar qu’il a entendu je ne sais où, lui plaît, par ce qu’il a de vague pour lui, et il le prodigue. Sous toutes les latitudes, nombre d’hommes emploient de préférence les mots dont ils saisissent mal le sens.
Après avoir traversé le Djizak indigène sans nous arrêter, le soir du même jour nous étions à Outch-Tepe. Nous couchons dans la station postale sur les estrades en briques séchées qui servent de lits. Une partie de la maison est occupée par un piquet de Cosaques. Ils célèbrent précisément une fête et passent la nuit à boire, danser, chanter. Le bruit des réjouissances, les importunités de certains insectes, la chaleur suffocante du garmsal[4] nous empêchent de fermer l’œil. Au jour, nous partons dans la direction des étangs.
[4] Vent chaud.