Nous voyons ces fameux canards rouges qui sont de la taille d’une petite oie. Il nous est impossible de les approcher. Toutes nos ruses échouent.

Nous nous rattrapons aux dépens des insectes qui aiment à voltiger au-dessus des eaux stagnantes ; mais les fleurs étant déjà presque toutes flétries, la plupart des variétés qui vivent de suc ont disparu. Capus a la chance de trouver dans le flanc d’un ravin les restes fossiles d’un ruminant enfouis dans une couche de marne tourbeuse, au-dessous du lœss jaune de la steppe.

Constatations faites, il est trop tard pour collectionner dans cette région ; nous allons rentrer à Djizak et faire une tentative dans une autre direction.

Au pied des hauteurs, à l’ouest de la Kli, des nomades s’apprêtent à quitter leur campement ; quand nous passons, ils ont déjà plié bagage, les chameaux sont chargés en partie : les uns debout et écoués, les autres agenouillés attendent qu’on les charge des quelques carcasses de tentes encore dressées que les femmes démolissent. L’aoul s’ébranlera après le coucher du soleil.

Rentrés chez le chef du district, nous lui disons notre intention de voir les étangs situés aux environs d’Outch-Tepe au nord de Djizak. Notre hôte nous offre immédiatement comme guide son propre djiguite, un Kirghiz nommé Aoul-Beg.

Aoul-Beg est de petite taille, solidement construit, très-agile. Sa tête est aussi ronde qu’une boule, sa face large, ses yeux imperceptibles ; quant à son nez, je n’en ai jamais vu de plus retroussé, de plus minuscule. A le regarder, on comprend que les voyageurs du moyen âge aient prétendu que les gens de cette race n’en avaient point, se contentant pour respirer de deux trous au-dessus de la bouche en guise de soupiraux. Au résumé, notre guide est laid, mais son âme est belle, et c’est un brave garçon : il suffit d’entendre son gros rire plein de franchise. C’est un bon fils qui soigne affectueusement sa vieille mère et lui remet fidèlement ses appointements à la fin du mois.

« Il est naturel, dit-il, que je la nourrisse et l’aime ; elle est âgée, ne peut travailler. Je ne dois pas oublier qu’elle m’a élevé et nourri quand j’étais petit. A chacun son tour. »

Aoul-Beg, qui parle sans ambages, me fait des confidences. Quoique vivant à l’aise sous une bonne tente plantée près de la demeure de son chef, quoiqu’il possède une bonne femme, robuste fille de sa tribu, qu’il soit propriétaire de deux vaches et d’un très-bon cheval, malgré tout cela, notre homme n’est pas heureux. Il regrettera « toute sa vie » de n’avoir pas été à l’école des Russes ; s’il eût appris à parler et à écrire leur langue, il serait maintenant interprète.

« Je porterais une casquette galonnée, un bel uniforme, je serais mieux payé. Mais je n’ai pas voulu suivre les bons conseils. J’étais jeune, j’avais une tête de fer et ne savais pas ce qui était bien. »

Le rêve d’Aoul-Beg, — car il a un rêve également, — est de reprendre la vie nomade ; il économise dans ce but. Dès qu’il sera assez riche, il achètera des chameaux et des chèvres et s’en ira dresser sa tente près de Tchimkent, la ville verte, à la place que ses ancêtres occupèrent. Et le brave garçon précise l’endroit ; il sait que je suis passé par là et est convaincu que j’ai été frappé d’admiration en voyant le pâturage de ses pères.