Huit heures passées, nous ne pouvons plus tirer que des bécassines et des sarcelles. Puis nous rencontrons un petit aoul kirghiz. Nous demandons à boire, et l’on nous invite à venir sous la tente du chef savourer de l’aïrane (lait caillé). C’est tout ce qu’on peut nous offrir. Le chef est très-malade, il souffre d’une fièvre violente, et sa prostration est complète. Il est étendu sous sa pelisse agitée par le grelottement. Il fait effort pour nous saluer, se dresse sur les genoux ; il peut à peine remuer les lèvres, regarde d’un œil hébété et retombe inerte la face contre terre. Ses deux femmes et sa vieille mère demi-nues le soulèvent, le traînent jusqu’à la fosse creusée pour ses vomissements, dans un coin.

« Quel médicament donnez-vous au malade ?

— Aucun. A-t-il soif, on lui donne à boire ; a-t-il froid, on le couvre de peaux. Un peu de sucre lui ferait du bien. En avez-vous ? »

Nous répondons que nous n’en portons point dans nos poches, mais que s’ils veulent aller à notre bivouac, on leur en donnera. L’un d’eux monte à cheval et part immédiatement. Il fera environ trente kilomètres pour quelques morceaux de sucre. Nous attendons sous une tente que la chaleur de midi soit tombée. On a produit une ventilation indispensable en débouchant le tchanarak, ouverture du haut par où sort la fumée, en ouvrant la porte et relevant le feutre qui entoure les keregas ou treillis du bas. Tout est fermé du côté du soleil. Dans l’après-midi, nous regagnons le bivouac, le capitaine d’un côté du marais, moi de l’autre, et ramassons le gibier à mesure que nous passons devant nos cachettes. Il y a au moins 40° à l’ombre et 50° au soleil. Quelle soif !

J’aperçois le capitaine qui entre sous une tente, puis sous une deuxième ; il me regarde, et d’un geste de la main et secouant la tête, il m’explique qu’il n’a point trouvé à boire. Les outres sont vides, et les bêtes laitières paissent dans la steppe.

Je suis plus heureux que lui. Voici à une portée de fusil un troupeau de chèvres gardé par de jeunes pâtres. Je m’approche. Ils n’ont qu’un peu de lait aigre dans une panse de mouton. Je la soupèse. En vérité, c’est bien peu de liquide pour un homme aussi altéré. J’y fais ajouter le contenu des mamelles pendantes d’une belle chevrette. En dépit des malpropretés qui surnagent, c’est un nectar que je savoure.

Mon compagnon de soif est là-bas qui me regarde, appuyé sur son fusil. Je lui envoie un des jeunes garçons qui traverse l’eau dans le plus simple des costumes. Ce jeune sauvage est sculptural avec son corps nerveux et bronzé, ses bras arc-boutant l’outre posée sur la tête, et maintenant que j’ai bu, je prends plaisir à voir le Ganymède un peu trapu, grimper la berge sous le soleil éblouissant.

Ce spectacle valait bien la pièce de monnaie que l’aîné des pâtres noua dans sa ceinture sans dire merci.

Telle est la manière de boire des bocks dans la steppe.

Sous notre abri, le thermomètre marque d’abord 38°, puis 40° centigrades.