Le cadet arrive portant un sac où s’agitent les canards âgés de quelques jours. Les deux frères avaient découvert le nid et pris les petites bêtes au sortir de la coquille. Pour ne point les perdre, ils leur ont passé dans le maxillaire supérieur à chacun une verroterie rouge. Le capitaine les acquiert moyennant quelques kopecks.

Nous nous endormons dans notre couverture à la belle étoile et d’un bon sommeil. Dès le matin la chasse commencera.

Notre chien aboie ; je dresse la tête. L’aurore pâlit le ciel, à quelques cents pas défile une caravane se dirigeant vers le nord-ouest. Les dromadaires cheminent à la file, d’un pas étouffé, derrière les conducteurs silencieux sur leurs chevaux. Les profils sont à peine perceptibles : on dirait des fantômes qui passent lentement devant un rideau faiblement éclairé par une lumière cachée plus bas que l’horizon. C’est une scène de féerie avec un joli feu de rampe dont la pointe du jour fait les frais.

Les chameliers profitent de la fraîcheur, dormant dans la journée, tandis que les bêtes mangent et se reposent.

Une heure après, nous nous détirons, puis d’un bon pas longeons la rive du marais. Capus s’en va dans la montagne.

Ici, on ne chasse pas de la même manière que dans nos pays. En France, le gibier se cache ; dans la steppe, c’est le chasseur. Dans la plaine nue, les ennemis se voient de loin, et à la moindre alerte le plus faible prend son vol et disparaît.

On tue les perdrix de montagne à l’heure où elles viennent boire l’eau des rivières ou des marais. En cette saison elles ont coutume, à leur réveil, de quitter la montagne où elles passent la nuit, car elles reviennent dormir non loin du nid où elles sont nées. Fendant l’air avec une rapidité dont la perdrix de nos pays est incapable, elles volent parfois plus de vingt kilomètres d’un trait, rien que pour boire. Après quoi elles picorent dans la steppe par bandes. Avant le coucher du soleil, elles rappellent et rentrent dans la montagne.

Le capitaine, à qui ces particularités sont familières, me mène directement à l’endroit où il suppose qu’elles vont s’abattre. Vers sept heures le soleil est déjà insupportable ; c’est l’heure de la venue du gibier. Nous nous accroupissons, dissimulés au bas de la berge, et attendons. Mais bientôt le sol est chauffé au point que nous ne pouvons tenir en place, et malgré les épaisses semelles de nos bottes, nous avons à la plante des pieds une intolérable sensation de brûlure. Nous coupons des roseaux, et les ayant étalés, nous nous posons dessus.

Tout à coup on entend le bruissement d’oiseaux qui volètent, les perdrix vont s’abattre, mais elles nous ont vus, se dispersent. Les coups de fusil partent. On ramasse les tuées qui tombent sur la rive droite, on les cache dans la roselière, et la place marquée en tordant des tiges, on va plus loin. Au retour, on recueillera les victimes qui gisent sur la rive gauche.

Après avoir choisi d’autres embuscades et répété deux ou trois fois cette manœuvre, nous avons massacré nombre de perdrix rouges à la poitrine large, bien musclée, de la taille d’une poulette.