« Non, mais du kattik (lait aigre) et du lait.
— Apporte du lait.
— Ha ! ha ! »
Ha ! ha ! veut dire oui dans ce pays-ci. Les Cosaques déploient le feutre quand on entend dans le bas le bruit que font des personnes dans l’eau, et voilà deux jeunes Kirghiz ruisselants qui saluent ; l’aîné prend des mains du plus jeune une panse de mouton contenant du lait fraîchement trait et nous le présente. Ils reçoivent en échange quelques pincées de thé.
Nous leur disons que nous sommes venus chasser des perdrix et des canards rouges[3] qui vivent ici, nous a-t-on conté.
[3] Une oie rougeâtre de petite taille appelée baklane.
« Des canards rouges ! mais j’en ai deux petits vivants sous ma tente.
— Veux-tu nous les vendre ?
— Volontiers », fait l’aîné, et il donne l’ordre à son plus jeune frère de les aller querir. Celui-ci part sans la moindre observation. Car, bien que la différence d’âge soit peu considérable, d’une année au plus, que son aîné n’ait pas encore de barbe, il lui doit l’obéissance qu’il marquait au père mort récemment.
Le jeune Kirghiz de dix-sept ans à peine qui est assis là sur un de ses talons, les bras appuyés en croix sur le genou qu’il n’a pas mis à terre, a déjà la tenue grave d’un homme qui commande. Il est chef de famille, a hérité du bétail, des tentes, de tout l’avoir de son père aussi bien que de ses haines. C’est le maître qui distribuera le travail à ses sœurs, à ses frères, que la mère elle-même consultera dans les occasions solennelles, lorsqu’il s’agira de vente, d’achat, de la saillie des cavales ou des brebis, de fixer le jour où l’on devra changer de campement, de discuter la valeur du kalim qu’on demandera pour ses sœurs à leurs futurs époux. Il veillera à ce qu’il n’y ait point de mésalliance, contera aux plus jeunes l’histoire des ancêtres et de la tribu.