Les fourmis profitent des reliefs de la table, sont mangées par les passereaux que dévorent les faucons, et ainsi de suite… jusqu’à ce que le vent glacial du nord-est les mette tous d’accord en les engourdissant jusqu’au printemps prochain.
Les plantes qui ont fait leur provision de chaleur attendent les beaux jours, puisant la vie par leurs radicelles plongées dans les profondeurs du sol. Les insectes imprévoyants meurent, les prévoyants vivent dans leurs caves, les oiseaux émigrent. Les arachnides dorment dans les crevasses, sous les mottes, entre les fentes des murailles. Le vent mugit, fait bondir les broussailles, ainsi que des animaux fantastiques. Un matin, la plaine est saupoudrée de neige, le froid devient insupportable, et le désert qui fut gris, puis bariolé de mille couleurs, est d’une blancheur éblouissante, mais c’est toujours le désert. L’homme n’y peut vivre et l’appelle « affamé ».
« Voulez-vous boire une tasse de thé ? nous dit le commandant, tandis qu’un de mes hommes ira prévenir le capitaine N…, un excellent chasseur, un véritable enfant de la steppe, qui se fera un plaisir de vous guider dans vos excursions. »
Entre la deuxième et la troisième tasse de thé, la portière est soulevée. C’est le capitaine, un homme solide, avec une bonne figure tannée par le vent et le soleil. La présentation faite, nous disons notre intention de passer quelques jours près de Djizak à ramasser des plantes, des insectes, à collectionner des oiseaux si la chose est possible. Notre nouvelle connaissance offre obligeamment de nous tenir compagnie. Le commandant, de son côté, met deux Cosaques à notre disposition.
Le capitaine, retraité depuis peu, a des loisirs ; prochainement, il partira pour S…, où sa famille doit être déjà arrivée. Son unique compagnon à Djizak est un jeune Kara-kirghiz[2] qu’il a recueilli. Il l’a trouvé vagissant sur les cadavres de ses parents que les gens d’une tribu ennemie avaient massacrés. Depuis lors, il n’a point quitté son fils adoptif, il lui a enseigné à lire, à écrire, à calculer, mis de bons livres entre les mains. L’orphelin est très-intelligent, et donne les preuves d’un naturel excellent. Il apprend sans peine et montre surtout des dispositions pour le dessin. Aussi, c’est affaire entendue, il entrera prochainement au gymnase de V… Pour le moment, le capitaine lui a acheté des crayons, du papier, des couleurs, et le jeune artiste dessine tout ce qu’il voit, couteaux, marteaux, fleurs, arbres, etc. ; il copie les gravures qu’il embellit en les coloriant. Il est très-assidu à son travail, que le père surveille de son mieux. Il est touchant de voir petiller de joie les petits yeux noirs de l’enfant, et sa figure large de Mogol rayonner de plaisir quand son vieux maître lui adresse un compliment mérité en lui caressant la tête de la main.
[2] Kirghiz noir.
Ses récréations sont la chasse, car il possède son propre fusil qu’il a manié tout de suite avec habileté, devenant rapidement un tireur parfait. Il partage avec son père le goût des armes : les fourbir est un de ses divertissements favoris. Nul ne s’entend mieux que le Russe à éduquer les peuples demi-sauvages qui lui sont soumis.
Après avoir parcouru les derniers contre-forts du Sanzar-Taou qui ondulent dans la direction du nord-est et finissent en fourche à une centaine de kilomètres de Djizak, nous partons pour le marais de la Kli, distant de vingt kilomètres. C’est l’extrémité sud d’un lac salé qui se dessèche et qu’on appelle en turc Touskane (qui a beaucoup de sel), et en effet son degré de salure est considérable.
Guidés par le capitaine et les deux Cosaques, nous longeons le bord du marais qui paraît avoir été ici une rivière au lit peu large et au cours tortueux. Aujourd’hui, les roseaux poussent très-dru dans les anses, l’eau n’est plus courante, elle est peu profonde, dort, n’ayant l’apparence du mouvement que lorsqu’elle frissonne sous le vent. Les canards et les sarcelles cancanent dans le fourré des roselières. A la nuit tombante, nous allumons le feu du bivouac au pied d’une colline, près de la Kli. Soudain un bêlement nous révèle la proximité d’un aoul. On hèle. Quelqu’un répond. La conversation s’engage dans l’ombre. Le capitaine demande s’il y a du koumiz.