Le lendemain, nous commençons nos collections dans le voisinage, et à l’heure de la sieste nous faisons la connaissance du commandant militaire, M. K…, charmant homme s’il en fut.
Un incident vous donnera une idée de la chaleur que l’on supporte dans la steppe de la Faim en plein soleil et même à l’ombre. En entrant chez le commandant, une impression de fraîcheur nous fait dire :
« Quelle agréable température dans cet appartement ! »
On regarde le thermomètre, il marque 34° centigrades ; quatre heures ne sont pas sonnées et c’est le 15 mai.
Étonnez-vous maintenant que la steppe environnante soit inhabitable en été, qu’elle soit désolée et inculte, et mérite le nom d’« affamée ». Les rares gouttes d’eau tombant en mars ou en avril et donnant de la vigueur aux rustiques plantes qui peuplent cette plaine sont impuissantes à faire vivre les plantes cultivées qui ont besoin d’irrigations.
Les premières chaleurs coïncident avec la trop courte saison pluvieuse — le vent souffle alors du S. S. E. ou du S. O. — et les plantes à la fois arrosées et chauffées se trouvent subitement dans les meilleures conditions de vie. Elles sortent de terre rapidement, s’épanouissent, offrant un spectacle enchanteur, mais d’un instant. Durant quelques semaines, les tulipes, les gagea, les anémones, sont resplendissantes ; puis le soleil, comme par jalousie de cette parade de la terre, pompe l’eau avidement, transforme le jardin paradisiaque en broussaille terne où les animaux, petits et grands, vivent en état de guerre, les uns aux dépens des autres.
Vers la mi-juin, le sol craquelé prend l’aspect d’une marqueterie monotone où les plantes épineuses, mieux outillées pour la lutte, se dressent seules vigoureuses, à côté des tiges penchées, flétries, cassées, de leurs sœurs à la beauté fugace, les plantes bulbeuses.
On voit des milliers de phalanges courir avec une vitesse surprenante sur leurs pattes démesurées qu’elles ne veulent point utiliser comme fuseaux. Ces puissantes arachnides sont armées en guerre, et, plutôt que de tendre patiemment des filets, elles préfèrent quêter, faire la course, et lorsqu’elles aperçoivent une proie, s’en emparer par la ruse et la force.
Pelotonnée sur une brindille, la phalange surveille les moindres mouvements d’une sauterelle qui vient de s’abattre et déjà dévore les feuilles encore vertes d’un yantag, puis s’acharne sur l’écorce. La sauterelle est insatiable. Mais le festin va être interrompu dramatiquement.
L’araignée approche sans bruit, s’arrête, se replie pour l’attaque. La gloutonne n’en a cure. Soudain l’insecte de proie bondit, la sauterelle s’élève d’un vol précipité, mais la phalange est sur son dos qui l’enlace, la mord et la jette à terre en lui cassant une aile de ses formidables mandibules. Ce sont des sauts désordonnés, d’abord prodigieux, puis de plus en plus faibles ; enfin le fauve arrête sa proie, il lui a rompu une cuisse. Après quelques efforts pour s’échapper à cloche-patte et une chute définitive sur le flanc qui palpite, les rôles changent : la dîneuse sert au dîner.