Les Turcs et surtout les Mogols avaient la coutume de nommer « porte de fer » ces passages resserrés que les Grecs appelaient pulai, les Romains pylæ, et nous-mêmes, pas.
Or Timour veut dire fer, et dans la suite ceux qui écrivirent l’histoire, séduits sans doute par la perspective de trouver une étymologie intéressante du nom de ce pas, la tirèrent du nom du plus grand des émirs. Et la porte de fer devint définitivement la porte de Timour-Kouragan ou Timour-Beg pour les Turcs, et porte de Timour-Lang pour les Persans et les Occidentaux.
Mais le postillon vient d’arrêter ses chevaux devant la station de poste de Djizak. Il dételle, et le staroste sur la porte demande si nous voulons le samovar.
« Samovar », répondons-nous avec beaucoup d’ensemble et d’une voix également altérée… de soif. C’est la première question des starostes aux voyageurs, à moins que ceux-ci ne prennent l’avance, et cela leur arrive souvent ; qu’ils soient transis de froid ou couverts de la fine poussière soulevée par les chevaux lancés à toute vitesse, comme c’est notre cas en ce moment.
Le staroste apportant l’eau où nous allons nous laver nous prévient qu’elle n’est point bonne, et nous recommande de ne la boire que bouillie.
— Pourquoi ?
— Elle donne le richta.
Le richta est le nom indigène du « filaire de Médine », un ver très-désagréable, imperceptible dans l’eau, qu’on avale si l’on n’est point prévenu et qui se loge alors sous la peau, grandit, atteignant parfois un développement de quatre-vingt-dix centimètres. Il gîte de préférence sous la peau des mains, des bras ou des jambes.
C’est entendu, brave staroste, nous ferons bouillir notre eau avant de nous en servir.
Quelques heures après notre arrivée, nous nous présentons au chef de district avec le mot de recommandation que nous avait remis le général Karalkoff. L’accueil est cordial, et une hospitalité russe nous est immédiatement offerte ; c’est la meilleure, et nous l’acceptons. Car dans le Djizak russe il n’y a point d’hôtel ni d’auberge, par la raison que Djizak n’est qu’un embryon de ville, un poste de guerre habité par le chef administratif, le chef militaire, l’employé des postes, du télégraphe, le pope, et leurs familles. Quelques maisons en terre badigeonnées de blanc, clair-semées à côté de la caserne fortifiée où se tiennent plusieurs centaines de soldats, constituent la nouvelle ville tout entière.