Le Chah-Sindeh a été construit par Timour, en mémoire d’un martyr musulman qui, à l’exemple de saint Denis, ramassa sa tête, puis alla se cacher dans un puits très-profond. Kasim-Ibn-Abbas, tel est son nom, doit en sortir un jour et chasser les infidèles : Barberousse non plus n’était point mort pour les gens du moyen âge.
Quoi qu’il en soit, cet édifice dut coûter des sommes folles à l’émir Timour ; c’est peut-être à sa porte qu’il eut l’idée des billets de banque. Car d’après la légende, après avoir conquis nombre de royaumes, construit d’innombrables mosquées et finalement le Chah-Sindeh, le grand Timour ne possédait plus un sou. Un jour qu’il errait dans Samarcande, vêtu de loques, n’ayant qu’un oignon et pas même de pain à manger, il pria une vieille femme d’avoir pitié du maître du monde.
« Comment, dit la vieille, toi, Timour, tu ne possèdes pas de quoi te nourrir ! Tu commandes à des milliers de soldats, la terre tremble devant toi, tu peux tout ; prends du papier, une calame, écris de ta main sur ce papier qu’il vaut cent tengas, et il les vaudra. »
L’Émir remercia la vieille de ce bon conseil, et, le lendemain même, il prit du coton, fabriqua beaucoup de papier, et, le couvrant de son écriture, lui donna instantanément une valeur que tous les sujets lui reconnurent. Et voilà comment les billets de banque furent mis en circulation pour la première fois en Asie centrale.
Nous n’avons malheureusement pas le temps de décrire par le détail la ville de Samarcande ; au reste, c’est chose faite et bien faite par M. Schuyler, dans son ouvrage intitulé Turkestan. Nous visitons donc à la hâte Bibi-Khanym, mosquée construite par une femme favorite de Timour, puis les caravansérails et la « pierre verte » (kok-tach) à l’intérieur de la forteresse russe.
La pierre verte, un bloc quadrangulaire de marbre gris posé au fond d’une cour fermée par une galerie, était le trône où les descendants de Timour s’asseyaient pour prendre possession de l’empire. C’était une pompeuse cérémonie provoquant de grandes réjouissances et le déploiement d’un faste étonnant, comme à l’occasion du sacre de nos rois. Aucun khan ne s’assoira plus sur la pierre verte. Au moment où nous pénétrons dans la cour déserte, un gros soldat russe y est irrévérencieusement adossé et s’exerce à jouer de la clarinette. Le véritable khan de l’Asie siége à Pétersbourg.
Mais il importe d’aller vite récolter les plantes de la steppe dont les fleurs ne sont pas encore flétries et les graines de celles que le soleil a desséchées avant que le vent fécondateur les disperse. C’est aussi le moment de chasser les insectes et d’augmenter nos collections. Il est probable même que nous sommes un peu en retard : voilà la mi-mai bientôt.
Nous laissons donc nos chevaux à Samarcande et partons en voiture pour Djizak avec le bagage indispensable et nos selles anglaises, car s’il est facile de trouver des chevaux de louage, on ne peut guère se procurer que des selles indigènes. L’essai que nous en avons fait récemment ne nous a point réussi. Elles sont en bois, étroites, à pommeau proéminent, façonnées à l’usage d’hommes de petite taille : autant de raisons pour qu’elles ne conviennent point à des Européens de taille élevée, et que nous y soyons fort mal assis.
Un jour après notre départ de Samarcande, nous traversions la porte de Tamerlan par une matinée brûlante. Que le lecteur nous permette une digression tandis que nous sommes cahotés sur les cailloux de la rivière de Sanzar qui serpente entre des collines dans une étroite vallée.
Pourquoi appelle-t-on ce défilé porte de Timour ou de Tamerlan ? Le souvenir du grand conquérant n’a-t-il pas été la cause d’un calembour commis fort à propos dans son pays natal et au sujet d’un défilé voisin de la capitale qu’il habita ?