Je regarde là un jeu français, celui de la « guiche », usité dans l’est de notre pays. Les règles en sont les mêmes ; la seule différence est qu’on trace un cercle où se tient le joueur favorisé. Ici l’on se contente d’un centre, et l’on doit mesurer chaque fois le rayon du cercle. Les enfants d’Europe ont simplifié, et ils gagnent du temps, montrant par là qu’ils en ont moins à perdre que leurs frères d’Asie. Chez les Anglais, qui n’ont pas leurs pareils dans l’art de mêler l’utile à l’agréable, la guiche est devenue le jeu athlétique du « cricket », et les rudes fils de John Bull s’amusent tandis qu’ils durcissent leurs muscles et rendent leurs poitrines plus vastes.

Un peu plus loin, des hommes jouent à l’aral avec des osselets. C’est le pile ou face de chez nous. La monnaie de billon en usage dans ce pays est lisse, semblable aux tchavitos d’Espagne, sans image ni inscription. Quant aux pièces d’argent (tengas) qui sont frappées, on ne les sort point volontiers de sa bourse ; pourtant elles ont sur chaque face une inscription différente. Ce serait un point de repère, mais les joueurs ne savent point lire en général, et les lettrés sont trop soucieux de leur dignité pour participer, en public, à des divertissements aussi vils. Bref, on se sert d’osselets de deux manières : le joueur les jette en l’air, ou bien contre un mur, assez fort pour qu’ils rebondissent, et aussitôt il frappe énergiquement son épaule gauche en annonçant à haute voix l’enjeu qu’il risque. Si tous les osselets présentent à l’œil la même surface, il a gagné ; dans le cas contraire, il a perdu et dépose à terre la somme engagée ; ce que souvent il est tenu de faire à l’avance.

Certains joueurs se démènent si furieusement, se frappent si consciencieusement que la partie finie et leur fureur tombée, ils ressentent une vive douleur à la main droite qui donne les tapes et à l’épaule gauche qui les reçoit. A les entendre crier, on dirait des Napolitains faisant une partie de mora.

Ce jeu donne lieu à des discussions et à des rixes, les indigènes étant d’une mauvaise foi sans égale. Aussi du temps de la domination bokhare, par ordre de l’Émir, un homme de police était chargé de rappeler aux fidèles les prescriptions du Coran qui sont formelles à cet égard. Le même individu, paraît-il, veillait à ce que les fidèles fissent les prières canoniques, et à coups de bâton les invitait à honorer Dieu, le seul vrai.

Tout près du bazar, dans une petite échoppe de marchand de thé, trois individus sont accroupis autour d’une moitié de melon coupée par petits morceaux entassés sur l’écorce, et en piquent un, chacun à leur tour, avec la pointe du couteau. Ils agissent avec beaucoup de précautions. C’est à qui d’entre eux ne fera point crouler le tas. En Europe, les jonchets remplacent les morceaux de melon.

Plus loin, un groupe regarde un individu qui tient une grande aiguille et trois fils de couleurs variées. « Qui veut gagner un demi-tenga avec le fil rouge ? » Et il feint de le passer dans l’aiguille. Il y a eu un parieur qui… a perdu naturellement, car très-habilement l’industriel a remplacé le fil rouge par un noir. C’est le bonneteau, tout comme au Point-du-Jour.

Puis nous débouchons d’une ruelle étroite dans la principale allée du bazar où les ouvriers en métaux tiennent boutique. Quel tintamarre ! Assis sur leur natte, les jambes écartées, ils aplatissent le cuivre des koumganes[1], et le marteau rebondit sur l’enclume à un seul bec avec des notes aiguës ; les maillets sur les chaudrons donnent les notes basses, et voilà un concert assourdissant, une cacophonie qui nous fait allonger le pas et arriver vite sur la place du Righistan, où un conteur hurle au milieu d’un cercle d’auditeurs nombreux. Il a son chœur ou sa claque, si l’on veut, formée par cinq ou six individus assis près de lui qui poussent des Ho ! ho ! soit d’admiration, soit d’épouvante, soit d’étonnement, afin de souligner les passages intéressants du récit. Parfois ils rient à gorge déployée, et la foule les imite. Un agent de police russe les écoute le bâton à la main. Autour se dressent les trois plus belles médressés de l’Asie centrale, celle d’Ouloug-Beg, des « deux lions », et la « Vêtue d’or », qui ne l’est plus aujourd’hui.

[1] Théière.

Elles sont tranquilles, et d’innombrables disciples ne les emplissent pas comme autrefois. Nous traversons les salles vides, aussi silencieuses que des cryptes ; par hasard, nous trouvons dans une encoignure un étudiant qui se balance devant un grand livre. Le proviseur de l’établissement accepte un pourboire sans hésiter. Ces monuments auraient grand besoin d’être réparés, mais les indigènes se gardent bien de rien reconstruire, ils regardent avec indifférence s’émietter ces merveilleuses constructions de Timour et de ses descendants.

La plus merveilleuse de toutes, le Chah-Sindeh (le roi vivant), qui se trouve plus loin, est complétement ruinée, et on ne l’approche qu’avec défiance, on craint d’être écrasé par une colonne fendillée, par une voûte lézardée. La coupole principale ne tient plus que par son propre poids, au premier tressaillement de la terre elle tombera. Tout cela reluit au soleil, mais tout ce qui reluit n’est pas solide.