Le commencement de la décadence ou plutôt de la stagnation de l’Asie centrale coïncide avec la découverte de la voie des Indes, grâce aux pilotes arabes sans doute, et de l’Amérique, grâce aux pilotes dieppois. Il y a là plus qu’une coïncidence et bien une relation de cause à effet, comme disent MM. les logiciens. Du moment que l’on avait trouvé la route plus sûre de la mer, l’Asie centrale n’était plus sur le chemin des peuples, elle cessait d’être à la confluence de l’Orient et de l’Occident, elle restait à l’écart. En outre, les déserts qui la protégeaient à une époque où la guerre était une industrie, devenaient une cause de ruine en l’isolant le jour que le sifflement des machines tendait à remplacer le cliquetis des armures…

Estimez-vous donc heureux, ô mes compatriotes, d’habiter un pays qui est comme le dernier caravansérail qu’on trouve au sortir de l’Occident, et le premier où l’on frappe après avoir traversé en barque l’Océan qu’on appelle Atlantique, du nom de ses prétendues filles.

Mais revenons à notre sujet, comme dit très-fréquemment Aboul-Ghâzi-Behadour-Khan, dans ses mémoires, et visitons rapidement Samarcande.

Nous allons d’abord au Gour-Émir, mausolée situé en face de la forteresse, au milieu des maisons indigènes. Une ruelle mène au pied de l’édifice, dont nous ne trouvons pas immédiatement l’entrée. Nous cherchons dans le fouillis des masures depuis quelques minutes quand des enfants déguenillés flânant aux environs s’approchent, et l’un d’eux offre de nous conduire. On se croirait en Italie.

Les jeunes cicerone nous font grimper jusqu’à la plate-forme entourant la coupole. Nous découvrons la ville, et nos regards plongent à l’intérieur des cours voisines ; les femmes qui vaquent aux occupations du ménage, le visage découvert, nous aperçoivent et fuient. Il va sans dire qu’après s’être dérobées à l’indiscrétion des infidèles, elles nous regardent tout à leur aise.

A la descente, nous sommes accueillis par le gardien du sépulcre ; il menace du bras les enfants qui s’enfuient. Ce mollah long, maigre, à profil d’aigle, très-grave, n’entend pas qu’on lui fasse concurrence. Il a la charge de crier les cinq prières du lever au coucher du soleil, et lorsque des infidèles manifestent le désir de visiter l’intérieur du monument, il se transforme en guide très-bavard. Pour prix de ses explications, il accepte volontiers la pièce de monnaie qui lui permet de mettre dans son riz… de la graisse de mouton.

Il nous montre la place où l’émir Timour est étendu sous un bloc énorme de néphrite, à côté de son précepteur et de son petit-fils Ouloug-Beg ; au-dessous, dans un caveau, de grands saints reposent sous la pierre : « De grands popes », dit le mollah, qui nous tient pour des Russes. Nous sortons par une cour où des saules penchent sur le réservoir aux ablutions, et ayant donné quelques kopecks au cicerone qui les empoche avec son plus gracieux sourire, nous enjambons la barrière et nous dirigeons vers le bazar.

Partout, dans les rues, les enfants jouent. Les uns, sur les toits en plate-forme, font flotter des cerfs-volants ; les autres, devant les maisons, font rouler des noix comme nous-mêmes des billes. Ils lancent la noix avec tout le bras ou bien, la saisissant avec les deux premiers doigts de la dextre, l’appuient sur le majeur de la main gauche qu’ils tendent en arrière. Ils visent, détendent le doigt, et la noix est projetée à l’aide de cette baliste peu coûteuse. Qui touche le but, gagne.

Sur une petite place, de jeunes Samarcandais s’ébattent, courant pieds nus, se roulant dans la poussière, se dressant contre un mur, la tête en bas, les pieds en l’air.

Voici l’un d’eux posté près d’un bâton fiché dans la terre, en tenant un autre à la main. Un de ses camarades, en face de lui, lui lance un chevron de bois ; le premier essaye de le renvoyer d’un bon coup, mais il ne l’atteint pas. Il pose alors son bâton sur le sol et mesure ; il constate que du but au chevron il y a plus que la longueur de son bâton, et il le repousse en frappant de toutes ses forces. Cela continue jusqu’à ce que le chevron tombe assez près. Tel est le « tchilak ».