Promenade dans Samarcande. — Les canettes, les osselets, le jeu de la guiche, etc. — Les monuments, le papier-monnaie. — Djizak. — La steppe de la Faim. Comment on y chasse. — Un chef de famille. — La soif. — Aoul-Beg n’est pas sédentaire pour son plaisir. — Près d’Outch-Tepe. — Le thé. — L’eau.
Nous avons vu une partie du Bokhara en compagnie de la famille d’Abdourrhaman, l’émir afghan, puis un coin de la Bactriane et les montagnes de Baïssounne. Notre programme comporte encore la steppe de la Faim, des environs de Djizak, le Kohistan, l’extrémité ouest du Tian-Chan et le retour par le Bokhara, le Khiva et l’Oust-Ourt.
Nous allons prendre quelques jours de repos à Samarcande avant de gagner la « steppe affamée », où nous continuerons nos collections. Nous utiliserons ce répit à parcourir la ville.
Malgré la chaleur écrasante d’une après-midi, nous quittons les chambres fraîches de notre excellent hôte, et nous nous dirigeons vers le quartier indigène.
Du haut des talus de la forteresse russe dissimulée, comme un fauve aux aguets, derrière de bonnes murailles, nous jetons un regard sur la vieille Samarcande, autrefois splendide et vivante, maintenant chétive et calme.
En bas, nous apercevons quelques milliers de maisons basses pressées au bord d’un ruisseau desséché, Xenil de cette autre Grenade. Comme celle-ci, en effet, elle fut une des plus illustres capitales du monde musulman, et à l’époque où Berlin n’était qu’un village, où la Bastille venait d’être construite, elle n’avait de rivale en Asie que Pékin, et ses princes, qui étaient les égaux des empereurs de Chine, tenaient l’Europe pour une proie facile.
Bien que les conquérants l’aient mise à mal, la « cité grandissime et noble » a conservé une mine imposante. Les bosquets de peupliers blancs qui émergent entre les monuments, par le soleil éblouissant, prennent la teinte sombre de cyprès ; les médressés, les mosquées lançant dans le ciel leurs dômes luisants, ternes aux places où manquent les briques émaillées, semblent d’énormes méguils négligés : c’est l’image d’une nécropole délabrée de héros qu’on n’honore plus.
Au fait, à Samarcande on se soucie bien des héros ! Qui se douterait que la ville fut célèbre par ses guerriers, ses savants et ses artistes ? Ses habitants ne savent plus construire ; ils sont lâches ; pour eux l’étude consiste en acrobaties de la mémoire et la science en jongleries de mots.
Depuis cinq siècles, les gens de ce pays semblent être restés immobiles et s’être complu dans l’inaction. Il est vrai que pour celui qui passe à toute vapeur le piéton semble reculer ; or nous autres Occidentaux, sommes sortis de l’ornière du moyen âge, et à mesure de nos progrès, grâce à la perspective des siècles, l’ornière nous paraît de plus en plus profonde et comme une tombe où l’Asiatique aurait mis un pied déjà.
C’est que dans l’histoire il arrive aux peuples d’avoir le sort des ouvriers de l’Évangile à qui le maître de la vigne disait : Les derniers seront les premiers. En effet, les centres de richesses se déplacent quand les courants civilisateurs changent de direction, et telle position géographique qui valait autrefois à une nation d’être au premier rang lui vaut à présent d’être reléguée au dernier, et le nouveau venu sur la scène du monde finit par y tenir le premier rôle.