II
LE KOHISTAN.
Préparatifs. — Pendjekent. — Départ des soldats russes. — Singulière emplette d’un soldat tatare. — A propos d’ânes. — Une forteresse. — Vie de l’alpage. — Dans la montagne. — Ourmitane. — Varsiminor. — Façon de se nourrir des habitants. — Femme à bon marché. — Les Tadjiques. — Mercuriale. — Le bois, la terre. — Les balcons du Fan-Darya. — Aventures de Klitch ; un de ses amis. — Les éboulis. — Kenti, misère des habitants.
Nous sommes de retour à Samarcande, notre quartier général. Maintenant, il s’agit de visiter le pays des montagnes ou Kohistan. Il nous faut un homme pouvant servir d’interprète et qui soit accoutumé à ce genre de voyage. A moins d’apprentissage, un habitué de la plaine sera embarrassé dans la montagne, où les précautions à prendre ne sont plus les mêmes.
Grâce à notre hôte le général Karalkoff, nous engageons un djiguite qui a accompagné autrefois le grand naturaliste Fedchenko dans cette région du Turkestan.
Le mollah Klitch est un homme très-poli, très-soigneux de sa personne, pratiquant le maquillage, montrant les dents à tout propos, qui s’exprime en russe mal et péniblement, mais comprend bien les différents dialectes du pays. Nous n’aurons qu’à nous louer de son honnêteté et de son dévouement.
Il prend les devants et part pour Pendjekent avec nos chevaux. J’ai comme monture une excellente petite bête que le général Karalkoff a bien voulu me confier, et qui ne bronchera pas une fois dans les sentiers les plus difficiles.
A Pendjekent nous sommes reçus cordialement par la petite colonie russe composée des officiers de la garnison et des employés de l’administration. Nous faisons nos préparatifs.
Le mollah Klitch nous fait observer que souvent nous suivrons des chemins en corniche et trop étroits pour des chevaux chargés, qu’il faut acheter des ânes pour le transport des bagages et des futures collections. Nous en payons trois quarante-cinq roubles. Ils seront commis à la surveillance du jeune Djoura-Bey, robuste garçon d’un caractère égal et d’un pas non moins égal, qui est baptisé le « chaïtan-toura » (seigneur des ânes). C’est un marcheur infatigable qui a dirigé à merveille ses bêtes de bât.
Klitch recommande d’emporter surtout des fers pour les chevaux et des clous pour les fers ; la quantité de clous que l’on use sur les cailloux de la montagne est énorme, on n’en saurait trop avoir. Faute d’une provision suffisante, à un moment donné, le voyage deviendrait impossible. Si les chevaux ne sont point ferrés, ils liment sur les pierres la corne de leurs sabots au point de ne pouvoir poser le pied sans douleur intense. Incapables de pincer le sol, de se cramponner à la montée, de s’arc-bouter à la descente, ils se fatiguent outre mesure : leur marche n’est plus sûre, et monture et cavalier courent le risque de rouler de très-haut… très-bas.
Nous n’oublions point le sucre, le thé, le riz, la chandelle, le pain cuit sans levain, le tabac pour le tchilim, ni le mata, toile de coton grossière qu’on roule autour des pieds et des jambes de façon à emplir les larges bas de cuir indigènes indispensables aux grimpeurs de rochers.