Cette façon de bottes appelées galtchas garantit le pied des aspérités de la pierre.
On a donné le nom de Galtchas à des peuplades qui habiteraient le Kohistan et que nous avons cherchées sans les trouver nulle part.
Nous pouvons affirmer qu’à toutes nos questions au sujet des Galtchas, lorsque nous avons insisté pour voir ce peuple qui a fourni matière à des discussions scientifiques, notre interlocuteur indigène a répondu avec un sourire, invariablement : « Au bazar de Pendjekent », et quand par hasard nous étions chaussés à la mode des gens du pays, il baissait les yeux, disant : « Voilà des Galtchas. »
Pendjekent (cinq villages) est une petite ville sur la rive gauche du Zérafchane. Située à l’endroit où le lit du fleuve commence à s’élargir, elle commande par sa position l’entrée du Kohistan. Les Russes y ont placé des troupes.
Une partie des soldats est congédiée le jour même de notre arrivée à Pendjekent. Des permissions nombreuses ont été accordées, et, toute la nuit, le départ est fêté la bouteille à la main. L’unique cabaret retentit de chants joyeux ; on se trémousse au son de l’accordéon, de la balalaïka ; les danseurs font trembler la baraque du choc de leurs talons ferrés. On vide force bouteilles de votka. Dans l’attendrissement d’une demi-ivresse, les amis pleurent de se quitter. Ceux qui partent sont chargés de mille commissions pour la Russie ou la Sibérie, à l’adresse des connaissances qu’ils rencontreront sur la route, à l’adresse des parents qu’ils retrouveront dans le village perdu au milieu d’une gaie forêt de bouleaux. « Tu penseras à mon frère Michel, à mon amie Sabina », etc., et l’on bavarde au milieu du brouhaha, des chants, la main sur l’épaule, se tenant par la taille. Cela dure jusqu’à l’aube du jour, puis ils rentrent au cantonnement par groupes, en chantant ; plus d’un titube.
La coutume est de reconduire durant la moitié d’une étape les hommes libérés. Quand on est arrivé à l’endroit de la séparation, les soldats disent adieu à leurs chefs, leur souhaitent bonne santé, longue vie ; ceux-ci les remercient de quelques paroles touchantes. On s’embrasse ensuite une dernière fois, et chacun tire de son côté. Les uns gagnent la vaste plaine russe, les autres retournent au cantonnement dissimulé dans une gorge étroite.
Le jour luit depuis une heure à peine. Soudainement un chant éclate dans la rue, c’est le bataillon qui s’avance d’un pas cadencé : en tête, le vieux commandant, solidement campé sur son fringant cheval couleur d’ébène ; puis les chanteurs à qui le tam-tam indique la mesure et le sifflet les reprises ; enfin le gros de la troupe, par quatre, chacun à sa place habituelle, sans armes, en blouse et képi de toile blanche, le pantalon de cuir dans les bottes souples. Ils marchent joyeusement ; les libérés ont au côté la besace d’où sort quelquefois le goulot d’une bouteille. Ils s’éloignent dans la poussière ; bientôt on n’entend plus qu’un bruit sourd que perce la voix d’un ténor, un sifflement ou la note stridente du triangle. Les voitures sont parties à l’avance chargées des bagages, des femmes et des enfants, car les soldats pères de famille sont assez nombreux. Le soldat sert sept ans et vient quelquefois au régiment avec sa femme. Parmi les retardataires je reconnais des Tatares à un teint basané, à des cheveux très-bruns, à une mine plus grave. Ils sont économes, sobres ; et puis, le Coran défend les liqueurs fortes. Étant musulmans et sunnites comme les indigènes du Turkestan, il arrive qu’ils prennent femme parmi les filles de leurs coreligionnaires.
On me conte que l’un d’eux, avant son départ, a fait l’emplette d’une pendjekentaise moyennant un kalim de quarante-huit roubles. Trois roubles de plus que pour nos trois ânes.
Puisque je parle de nos ânes, il est utile de faire observer que le mollah Klitch a tenu à ce que nous les achetions à Pendjekent. « Les chaïtan[7], a-t-il dit, sont plus forts ici que dans la montagne, et plus gros, de même que les moutons et les chèvres. Et puis nous pourrons les revendre où nous voudrons ; tandis que si nos ânes sont de plus haut, dans la plaine, personne n’en voudra, car on sait bien qu’ils s’y portent mal et meurent souvent. » Peut-être que notre djiguite avait intérêt à nous faire cette recommandation, peut-être qu’un pourboire promis par le vendeur lui déliait à propos la langue.
[7] Chaïtan veut dire diable ; on donne ce nom aux ânes. Nous croyions, au moyen âge, que le démon empruntait la forme de cet animal.