Toutefois son observation nous paraît sensée. On peut admettre que les animaux se sont acclimatés dans le Kohistan, et que s’accoutumant aux froids polaires et persistants des vallées élevées, ils ont perdu l’aptitude à supporter la chaleur excessive de la plaine. Et si brusquement, sans transition, on les oblige à vivre à des milliers de pieds plus bas que leur pays d’origine, si on les astreint à une autre nourriture, à un autre travail, ils peuvent bien perdre leur vigueur en peu de temps et contracter des maladies mortelles ; tandis que leurs frères de Pendjekent se trouvant à l’entrée de la plaine, à la sortie des montagnes, ont conservé les immunités des habitants de l’oasis, en même temps qu’ils acquéraient le jarret des montagnards.
Au reste, nous allons bientôt constater que leurs maîtres, les hommes, sont soumis aux mêmes influences climatériques. Nous rencontrerons plus d’un habitant du Yagnaou qui sera malade d’être descendu dans la basse vallée du Zérafchane où il aura contracté la fièvre en peu de temps. Généralement les gens du haut pays ne quittent leurs villages que contraints par la nécessité. Tous savent que descendre dans l’oasis, c’est s’exposer à la maladie, et ils montrent de la répugnance pour la contrée où les rivières ont un lit plus large, un cours moins rapide, et ils n’en aiment point les habitants. C’est une des raisons qui contribuent à perpétuer leur isolement et, jusqu’à un certain point, la pureté de leur race, l’originalité de leur langue et aussi leurs préjugés et leurs superstitions.
La civilisation est fille des plaines, où les peuples se rencontrent, se heurtent et s’affinent au contact les uns des autres. Quant à la montagne, elle imprime en quelque sorte son immuabilité à ceux qui la peuplent.
Mais nous sommes en marche le long de la rive gauche du Zérafchane, la vallée est encore large et la pente relativement douce. Cette première étape finit à Yori, sur la rive droite, où nous parvenons par un pont pittoresque et une pluie battante. Le sol, la faune et la flore ont conservé le même caractère de plaine qu’à Pendjekent.
Yori possède une forteresse, mais sans donjon ni pont-levis, et ne rappelant aucunement l’aspect monumental du fort de Vincennes. A quoi, du reste, servirait toute cette architecture ? Des murs de terre sont une défense suffisante dans un pays où les guerriers combattent de près à coups de mauvais sabres, et, de loin, lancent des pierres à tour de bras quand les munitions sont épuisées ou la mèche du fusil éteinte.
Ici l’on appelle forteresse tout îlot de maisons où l’on n’entre et d’où l’on ne sort que par une porte. La moindre artillerie en a vite raison.
Nous nous dirigeons sur Dachti-Kazi, où nous ne trouverons point de provisions. Les saklis sont, paraît-il, abandonnés de leurs propriétaires. C’est la saison où les montagnards chassent devant eux le bétail et gagnent les hauteurs vertes où l’herbe drue des pâturages est une couche moelleuse aux pâtres. Ils sommeillent le jour entier, parfois s’étirent les membres, sifflent les chiens à poil rude, ou regardent d’un œil fixe la blancheur des pics que le soleil illumine. Dans les airs, sur leurs têtes, les grands aigles noirs décrivent des cercles, glissant sur le fond bleu du ciel avec d’imperceptibles battements d’ailes. Lorsqu’ils poussent des cris aigus, les moutons lèvent la tête la bouche pleine, puis broutent à nouveau. Sur les crêtes, les chèvres sauvages se découpent immobiles, abaissant le regard sur ces intrus d’hommes ; puis un aboiement les fait bondir et rebondir élastiquement, le nez au vent, les longues cornes en arrière. Telle est la vie de l’alpage ici comme ailleurs.
Avant de partir, Abdourrhaïm nous recommande de ne point oublier l’orge destinée aux chevaux. Abdourrhaïm est un vieux djiguite que nous nous sommes adjoint : il remplit les fonctions de cuisinier. Des fils blancs se mêlent à la barbe de cet ancien batcha. Il porte un turban volumineux et des culottes en grossière étoffe aux fonds si vastes, que nous ne l’avons jamais regardé sans rire. C’est un mangeur d’opium, paresseux, mais cuisinant bien. Klitch prétend qu’il soigne trop bien son cheval aux dépens des nôtres, et il l’a déjà pris en grippe.
On a bon chemin jusqu’à Dachti-Kazi (plaine du Kazi), mais on est définitivement dans la montagne ; l’horizon est borné de toutes parts, on aperçoit des masures dans les gorges qui s’ouvrent de chaque côté de la route et que suivent les torrents.
Avant Vichnek, les corniches commencent, mais elles sont larges encore, et les chevaux peuvent trottiner. Bonne récolte d’insectes à Dachti-Kazi. Capus trouve des pistachiers sauvages. Un homme arrive en boitant ; il s’est fait une entaille profonde et large en sautant sur un caillou, malgré l’épaisse semelle de corne que l’habitude d’aller sans chaussures lui a mise sous la plante des pieds. Nous le pansons, il remercie et s’en retourne en sautillant d’un pas très-alerte. Un Européen eût gardé le lit.