A mesure que l’on s’élève, les figures deviennent plus longues, les gens parlant le turc sont de plus en plus rares, le tadjique domine déjà.
Après Dachti-Kazi, nous avons une languette de steppe avec sa flore caractéristique, avec ses sauterelles et ses phalanges. Je parviens à prendre quelques-unes de ces araignées, mais difficilement, leur course étant plus rapide qu’on ne l’imaginerait.
Puis les corniches recommencent ; à notre droite le Zérafchane dégringole comme un fou. Voilà une gorge qu’il faut tourner. Nos ânes sont devant nous, ils sont de l’autre côté déjà, avancent lentement et semblent des mouches rampant contre un mur grisâtre. Au bas mugit un torrent semé de blocs de rocher qu’il éclabousse en dévalant ; il se mêle au fleuve avec des bouillons d’écume.
Encore des gorges que nous traversons à leur partie la plus étroite, puis des torrents dont nous goûtons l’eau fraîche ; elle est si limpide qu’on n’hésite pas à descendre de cheval, à se mettre à genoux et à laper en y plongeant le nez.
Le paysage est sauvage et grandiose ; la vallée, de plus en plus resserrée. Par précaution, on place du côté du vide le canon du fusil en bandoulière. De l’autre côté, c’est le rocher ; que le cheval fasse un faux pas, prenne le galop inopinément, que le fusil s’accroche à une saillie, et la culbute sera vite faite et désagréable.
A Ourmitane, le chef du village nous reçoit et nous installe dans sa maisonnette ; on y arrive en grimpant sur la maison située au-dessous : les habitations sont placées les unes au-dessus des autres, la plus élevée ayant comme cour le toit de la plus basse. En face de nous se dresse une montagne que nous nous proposons d’escalader le lendemain ; elle est encore couverte d’un peu de neige au sommet ; nous lui donnons 10,000 pieds anglais de haut, Ourmitane étant à 4,000 environ. Beaucoup de phalanges et de scorpions près du village.
Notre logis est à côté de la mosquée, que de beaux tilleuls dominent. Ils ombragent la petite place, le forum où des oisifs sont venus jaser au frais à côté d’hommes qui équarrissent des troncs de peupliers. Voilà que les ouvriers passent la hache à deux vieillards à longue barbe blanche qui les regardaient travailler. Pourquoi ?
« Parce que les vieux sont les maîtres ouvriers, et ils ne prennent l’outil qu’afin de parfaire l’œuvre ébauchée par de plus jeunes. »
Nous descendons sur les bords du Zérafchane ; son eau est verte, sale et froide, par suite de la fonte des neiges.
Le lendemain, nous gagnons l’autre rive par un pont primitif ; deux longues poutres ont été jetées en travers du fleuve, le tablier a été formé avec des branches dégrossies, de larges galets comblent les espaces vides. Les chevaux posent le pied avec précaution, et le pont flexible a un balancement agréable. Une forteresse dont nous voyons les ruines en gardait l’entrée.