Nous montons lentement une pente assez roide entremêlée de plates-formes cultivées où nous faisons souffler nos chevaux. Dans la vallée haute vivent des tadjiks gardant leurs troupeaux composés de chèvres, de vaches, d’ânes et de moutons.

Ils nous entourent immédiatement, nous offrent de l’aïrane et du lait dans des écuelles de bois. Nous les régalons de thé. L’un d’eux appelle sa fille qui garde les chèvres dans les rochers, il veut la faire participer au festin. Elle avance en hésitant, puis se décide à tremper ses lèvres dans la tasse de son père. Elle n’avait jamais bu de thé. La source où nous puisons l’eau est placée au milieu du thalweg et légèrement sulfureuse. Aidé du conducteur des ânes, je fais la chasse aux insectes qui tettent les fleurs et aux cigales à robes sombres dissimulées dans la broussaille ; elles font un bruit strident en frottant l’une contre l’autre les écailles de leur corselet. On les cherche, elles se taisent, se dérobent, puis recommencent plus loin leur grincement comme par défi. Mon collaborateur a les doigts gantés d’un épiderme tellement épais, qu’il est insensible aux piqûres des nombreuses variétés de mouches à miel ; il prend placidement avec ses doigts les bestioles, sans se préoccuper de leur dard. Nous faisons une jolie récolte ; beaucoup d’espèces sont nouvelles. Capus n’est pas moins content du résultat de ses recherches.

Peu d’oiseaux ; quelques pies, quelques corbeaux croassant au sommet d’un roc, des perdrix rouges caquetant dans la profondeur d’une gorge.

Quand on est près du sommet du Koumbaz que nous gravissons, si l’on se retourne, on aperçoit sur les petits plateaux herbeux où les sources jaillissent, des tentes bien abritées du vent par les hauteurs environnantes ; des tadjiks les habitent, qui abandonnent leurs villages pendant l’été et vivent alors à la mode des nomades turcs.

Pour nous remercier d’un petit cadeau de thé, l’un de nos hôtes d’un instant apporte deux perdrix qu’il a prises durant leur sommeil ; elles avaient la tête coupée selon la coutume. Dans la soirée, nous quittons ces braves gens, qui nous comblent de salamalecs et de souhaits de bon voyage.

A mi-chemin, nous croisons une belle jeune fille d’une douzaine d’années ; ses traits sont d’une régularité parfaite, l’œil noir est grand, la bouche petite. Accompagnée de ses frères plus jeunes, vêtue d’une longue robe de couleur rouge, avec ses tresses éparses et tombantes, elle semble une jeune vierge, une image, comme disent nos paysans. Lorsqu’elle passe devant nous, chassant gravement ses ânes avec une baguette, elle baisse timidement ses longs cils. C’est une figure telle que la Bible en évoque aux yeux des artistes.

Le chemin de Varsiminor n’est pas bon ; au reste, à mesure que croîtra l’altitude, on traversera une région où la fonte des neiges sera de plus en plus récente et plus nombreux les éboulis, les crevasses, les ravinements produits par les lentes infiltrations de l’eau ou le choc des torrents qui se précipitent.

Ce 17 juin, les villages sont animés, les habitants sont descendus des campements d’été pour la prière à Dieu dans les mosquées. Les fidèles passent le jour à deviser aux alentours du temple, et le soir, après la cinquième prière, ils retournent au campement d’été.

La population paraît jouir d’un certain bien-être, les hommes sont proprement vêtus et d’une mine qui respire la santé. Il est vrai qu’ils nous apparaissent un jour de fête, lorsqu’ils sont « endimanchés », et dans une saison où l’herbe étant succulente et abondante, le bétail fournit un laitage copieux ; d’autre part, ils travaillent peu et mangent beaucoup.

Certains montagnards sont riches : ils possèdent d’innombrables arbres fruitiers et des troupeaux considérables, ainsi que le prouvent le nombre des étables et les mille traces de piétinement sur les sentiers.