En ce moment, ils se nourrissent surtout de mûres. Les femmes et les enfants penchés vers la terre les ramassent, et sur les toits on voit sécher au soleil les fruits éparpillés sur des pièces de toile déroulées. La récolte des abricots suivra ; nous en cueillons quelques-uns du haut de nos selles, ils sont encore verts. Les abricotiers bordent le chemin comme les marronniers chez nous, mais sont plus serrés. Les indigènes font sécher les abricots de la même manière que les mûres et en rassemblent des provisions énormes pour eux-mêmes, vendant le superflu dans les bazars. Puis ce sera la cueillette des cerises, des noix. Entre temps, ils cultivent les minces couches d’alluvion qui couvrent les pentes ou sont déposées dans le delta des ruisseaux alimentant le Zérafchane. Ils les cultivent sans peine : ils ont une saison de pluies plus abondantes que dans la plaine ; grâce à la déclivité du terrain, ils irriguent plus facilement, et en peu de temps, en trois mois à peine, de juin à septembre, ils sèment et récoltent la quantité de blé, de millet suffisant à peu près à leur consommation personnelle.
Tel d’entre eux possède mille moutons, tel autre deux mille ; « aussi, dit Klitch, c’est un pays où les femmes sont chères. Ce n’est pas comme du côté de Chink, village situé plus loin, où les habitants sont tellement pauvres qu’on peut avoir une femme, et une très-belle, au prix de huit à dix roubles.
— Pourquoi n’en as-tu pas acheté une ?
— Je m’en garderai bien : ma première femme est déjà âgée, c’est une bonne ménagère, elle m’a donné deux garçons. Je n’en veux pas une autre qui ne la vaudrait pas. Et puis je ne suis plus jeune moi-même et je passe ma vie à cheval, demeure rarement dans ma maison. Pendant mon absence il y aurait des querelles. Tenez, voilà Dardane. »
Nous sommes en effet à l’extrémité de la corniche qui aboutit dans un véritable verger parsemé de petites maisons carrées et basses ; les murs consistent en éclats de rochers et en galets superposés, crépis de mortier un peu plus soigneusement à l’intérieur qu’à l’extérieur ; les toits, façonnés au moyen de branches d’arbres, sont chargés de terre et de pierres.
A Dardane, nous laissons reposer nos chevaux, et, tandis qu’ils vident une musette d’orge, nous nous étendons sous un splendide sadda-karagatch[8] dans la cour de la mosquée. Bientôt la foule des fidèles sort du temple, se disperse lentement et va s’embusquer aux alentours afin de regarder à l’aise les étrangers.
[8] Orme s’arrondissant en vadrouille.
Un indigène vient nous dire qu’un peu plus loin que le mazar[9] d’un saint dont je ne comprends point le nom, on a dû décharger les ânes, transporter les bagages à dos d’homme, et que nos serviteurs arriveront fort tard à Varsiminor. Cependant, le chemin est meilleur à partir de Dardane, mais plus loin il n’est pas certain que nous puissions continuer la route par la vallée du Fan-Darya. Sans attendre plus longtemps nos ânes, dont le sort ne laissait pas de nous inquiéter, nous gagnons Varsiminor.
[9] Tombeau.
On s’éloigne de Dardane à travers les arbres fruitiers. Puis ce sont des ruisseaux coupant l’étroit sentier : ils forment souvent des cascades où l’eau qui s’étale en tombant reflète le soleil, et semble alors un cristal qui coule en rais solides ou bien s’éparpille en gouttelettes brillantes comme des globules d’argent.