Ensuite on passe sur la rive gauche. La passerelle est fort élastique, et ses ondulations pourraient inquiéter certaines personnes. La vallée est plus large durant quelques kilomètres, et au débouché d’un couloir on a la sensation de la plaine ; l’horizon est cependant bien proche. Le sol est aride ; c’est un coin de la steppe avec sa flore spéciale au milieu des rochers.

Le minaret d’où le village de Varsiminor prend son nom émerge devant nous sur la rive droite. Au bas d’une pente roide, un pont s’allonge. Un troupeau l’encombre : en tête, marche majestueusement un vieux bouc aux longs poils, à la barbe pendante ; puis les chèvres tranquillement montrent le chemin aux moutons qui s’enhardissent à les imiter en se pressant, se bousculant, le museau posé sur la croupe de celui qui précède. Ils bêlent à qui mieux mieux. Les pâtres déguenillés, les jambes nues, courent après les bêtes qui sont encore sur la rive et chassent devant eux les traînards et les vagabonds à coups de pierres lancées avec une adresse inimaginable.

Notre tour vient ensuite, et une fois de l’autre côté, nous grimpons l’escalier en spirale ménagé dans le flanc de la berge. Pour ne point glisser de la selle, on tient à pleine main la crinière du cheval qui avance à petits pas, l’échine tendue, le cou penché jusqu’à effleurer les rocailles de ses naseaux agrandis par l’essoufflement.

Puis le sentier contourne un mamelon supportant les débris d’une forteresse qui commande le passage.

Généralement on trouve dans ce pays des redoutes à la tête des ponts, quand la largeur de la vallée permet d’élever une fortification.

A Varsiminor, nous logeons chez l’aksakal, très-riche propriétaire, paraît-il. Il ne sait que quelques mots de turc qu’il a appris aux bazars d’Oura-Tepe et de Samarcande, où il va vendre des fruits secs et la laine de ses moutons. C’est que nous sommes en plein pays de langue tadjique, dialecte iranien plus pur que celui de la Perse, à peine mélangé de turc et d’arabe.

A partir de Pendjekent, les figures devenaient plus longues, portaient moins de traces d’un mélange avec les gens de race turque.

A Ourmitane, nous trouvions encore quelques Ousbegs à petits yeux ; à Dardane, c’étaient des bruns à profils maigres de Gascons ; à Varsiminor, telle face rougeaude à barbe blonde fait penser à un Anglais ; — les blonds sont très-rares, il est vrai.

Nous sommes probablement en présence d’antiques habitants du Turkestan qui ont pu conserver leur langue à peu près intacte grâce à leur éloignement de la route suivie par les diverses invasions. Ceux qui fuyaient devant les conquérants ont dû également se mêler à la population montagnarde et en augmenter le chiffre. A Varsiminor, un grand gaillard qui écorche quelques mots de russe est fils d’un Ousbeg ayant quitté la plaine à la suite d’une rixe suivie de meurtre. Un autre se trouve là depuis l’arrivée des Russes ; autrefois il habitait Djizak ; sa maison a été brûlée, et lui-même ayant pris part à la défense, a fui par crainte des représailles du vainqueur.

Les causes d’immigration dont nous citons un exemple existent depuis des siècles nombreux et ont contribué à modifier le type des premiers maîtres du Kohistan, peu à peu, par des apports successifs. Un vrai Tadjique est maintenant difficile à trouver. A quoi le reconnaître exactement ? Ne faut-il point procéder par élimination, chercher les individus qui n’ont rien du Kirghiz ou du Mogol ? C’est ce que nous avons fait, et nous sommes arrivé à ce résultat qu’un Tadjique ressemble à s’y méprendre à un Européen de la Méditerranée aux traits réguliers. La taille est plus ou moins grande, selon la somme de bien-être.