Depuis Margib, le village après Kichartab, outre la langue tadjik, on parle le dialecte yagnaou.
Vasraout, étant à 2,500 mètres d’altitude, est peu éloigné des pâturages récemment débarrassés de neige ; aussi une partie de la population qui n’a point quitté le village, dès notre arrivée, s’empresse autour de nous.
Les hommes sont généralement de petite taille, très-velus, très-bruns, avec des faces larges, une grosse tête ; souvent leurs sourcils se joignent. Ils ont l’aspect européen et plus ou moins savoyard. Nous en mesurons quelques-uns, après les avoir questionnés sur leurs ascendants et nous être assurés de la pureté relative de leur race. Nous nous gardons bien de promettre à l’avance un pourboire s’ils veulent se laisser examiner, car ce serait le moyen le plus sûr d’être induit en erreur. Dans l’espoir d’une rémunération si minime qu’elle soit, ces pauvres diables prétendraient immédiatement être les plus purs des Yagnaous et jureraient par Allah et Mahomet que depuis le jour où leur peuple a fait apparition sur la terre, il n’y a pas eu dans leur famille un seul croisement.
Une ondée survient, les badauds se dispersent, et nous nous glissons dans la maison d’en face.
La porte, large comme un homme, a un mètre de haut. A l’intérieur, à droite, une sorte de table en cailloutis recouvert de terre fait corps avec le mur ; le toit est supporté par deux traverses : une placée au milieu, l’autre portant sur la première et le mur de la façade. Je touche le toit de la tête en me haussant sur la pointe des pieds. A gauche de la porte, près du mur, le foyer est indiqué par un trou creusé au-dessous de la cheminée faite de quatre dalles formant capote ; une fenêtre permet d’établir un courant d’air et de regarder dehors. Elle est placée sur le même plan vertical que la cheminée et le foyer.
En comparant à celle-ci une habitation de la plaine, on voit que la différence consiste surtout dans l’emploi des matériaux. Ici, c’est la pierre et le genévrier ; plus bas, c’est la terre et le peuplier.
Dans la montagne, on bâtit à peu près sur le même plan, sauf qu’on incline un peu les toits, et que la cheminée est en capote, afin que la neige ne pénètre point dans la chambre et puisse être facilement déblayée.
Une autre particularité est que les appentis et le logement, au lieu de se faire face et de former une enceinte, sont sur la même ligne, faute de place et parce qu’il est inutile de se défendre par de hauts murs. On met les outils à l’abri sous un hangar, et le bétail est enfermé dans les étables adjacentes.
En somme, le montagnard ne se met pas en garde contre l’homme, sa pauvreté l’en garantit, mais contre les intempéries et les rigueurs d’un froid impitoyable. Le contraire a lieu souvent dans la plaine. A chacun son lot.
De même que le nomade, les Yagnaous vivent surtout de la rente que les troupeaux payent en laitage. Ils cultivent un peu de blé, d’orge, de lin, de fèves, mais en quantité ne suffisant pas à leur consommation personnelle, et ils doivent aller querir dans le Hissar le blé qu’ils échangent, autant que possible, contre une toile de coton et une bure grossière fabriquée sur le plus primitif des métiers. Un sol ingrat les a rendus industrieux.