Les chevaux sont rares ; ils ne servent guère qu’à transporter dans la plaine les objets manufacturés, et à en rapporter des céréales.
Un chef de village qui vient de nous quitter à Vasraout montait un excellent cheval, point ferré malheureusement. Une marche de quelques jours avait suffi pour limer les sabots, et la bête ne pouvait plus continuer la route. Du reste, il n’y a point de maréchaux ferrants ni de forgerons, ils ne gagneraient point leur vie. Le fer importé d’un bazar éloigné n’est pas à la portée des petites bourses.
Il résulte de cet enchaînement de circonstances que les Yagnaous emploient surtout leurs jambes, qu’ils les ont magnifiquement musclées, qu’ils marchent avec la sûreté d’une chèvre, plus vite qu’un cheval, et sont à peu près infatigables. Aussi les braves gens qui nous servent dorénavant de guides nous précèdent au petit trot. Ils allongent le pas dans les montées, franchissent les ruisseaux à l’aide d’un grand bâton, et s’asseyent afin de nous laisser le temps de les rejoindre.
Au sortir de Vasraout, durant quelques verstes, on se faufile au bas de la berge à pic, tout près de la rivière ; puis la vallée s’évase, et sur les deux rives les hameaux s’étagent nombreux et très-proches l’un de l’autre. Les framboises sauvages font des haies autour des masures et s’ébouriffent sur les pentes. Nous voyons avec plaisir des géraniums et des coquelicots qui nous rappellent le « pays. »
Soudain, plus de village. On pénètre dans un couloir, on débouche dans une vasque ; la rivière a disparu à gauche ; à droite sont les hauteurs, et devant nous une masse schisteuse, aux reflets rouges et brillants, qui barre le chemin. Elle présente une surface perpendiculaire, unie, telle qu’on la souhaiterait, afin d’y graver commodément au ciseau l’histoire de tout un peuple. A première vue, on se demande où l’on va passer ; on ne peut longer la rivière, car elle s’est insinuée modestement sous le bloc immense qui la surplombe.
Derrière le guide, nous dessinons péniblement un sentier qui était effacé, car on ne l’avait point encore suivi depuis la fonte des neiges.
De l’autre côté, plus de rocailles, mais une pelouse d’herbes s’inclinant doucement jusqu’à un torrent qui déverse dans une rigole l’eau nécessaire à un moulin miniature. Le meunier l’a prudemment construit sur la droite, dans une crique, sans doute par défiance du ruisseau tranquille en ce moment, mais qui passe brusquement de son calme à des emportements terribles.
Le propriétaire du moulin remplace notre guide, et nous conduit jusqu’à Kiansi. Il profite de l’occasion pour nous conter les infortunes de ses concitoyens et les siennes :
« Nous habitons loin des grands bazars de la vallée, dit-il, nous ne pouvons trafiquer ni à Pendjekent, ni à Samarcande, ni même à Oura-Tepe. Ce serait un déplacement considérable et coûteux, — il est vrai que nous serions sous la protection des Russes. — Il nous faut donc aller dans un bazar du Bokhara, à Ramout, où nous parvenons par une passe située vis-à-vis de Déikalan. Mais les hommes du touradjane de Hissar nous traitent avec rigueur. Au moment de passer la frontière, il s’en trouve toujours quelques-uns à cheval et en armes, qui demandent à chacun de nous un péage de la valeur d’un tenga. Si nous avons des marchandises, ils choisissent ce qui leur plaît, et se payent en nature. A la moindre résistance, ils nous frappent de leur bâton, et c’est souvent par un bon coup qu’ils répondent à notre salamalec. Lorsque nous avons terminé nos emplettes, ou vendu nos produits, ils nous attendent à la sortie du village, et prélèvent un nouvel impôt. Tu avoueras qu’il est pénible à de pauvres gens d’être battus et pillés de la sorte. Que veux-tu que nous fassions ?
— Vous défendre, vous plaindre.