Et apprenant que nous possédons beaucoup de livres traitant de toutes les questions auxquelles l’homme s’intéresse, il s’étonne que nous voyagions.

« Car, dit-il, à quoi bon parcourir les pays lointains lorsqu’on peut occuper sa vie à lire sans quitter son foyer. Ainsi je n’ai moi-même aucun désir de sortir du Tibet : les livres de notre religion suffisent à ma curiosité. »

L’amban n’a évidemment pas d’idées modernes, son esprit n’a pas besoin de l’activité fébrile où nous nous complaisons, il est heureux de vivre sans efforts dans son pays, il ne se soucie pas des « grands problèmes » de l’humanité, le progrès n’existe pas pour lui ; il fait de la politique autant que l’exige l’instinct de conservation, il lit et relit un livre, marmotte des formules incompréhensibles et il est heureux. Ses actions n’ont qu’un but : conserver le fromage où sa naissance l’a placé, et peut-être, si cela est possible sans trop de risque, évincer son supérieur du fromage de Hollande plus gros que le sien, et s’y fourrer avec la satisfaction du devoir accompli. C’est surtout en ceci que l’amban ressemble aux gens d’Europe. Du reste, c’est un homme très aimable. Il a peut-être raison de ne pas s’intéresser au reste du monde.

CHAPITRE X
LES GENS DE LHAÇA
(SUITE.)

Le 14 mars, on nous invite à déjeuner chez le ta-lama, en compagnie du ta-amban et de l’amban. Un repas de gala a été préparé à notre intention ; il dure quatre heures, pendant lesquelles nous pêchons avec nos bâtonnets dans une trentaine de plats rarissimes et qui doivent coûter excessivement cher. En effet, il n’est pas facile de se procurer au Tibet des jeunes pousses de palmier, des dattes de l’Indoustan, des pêches de Lada (Leh), des jujubes de Ba (tang), des petites baies de Landjou, des algues de mer, des mollusques des bords de l’océan, etc.

Malgré cette profusion, le ta-lama regrette de ne pouvoir faire mieux les choses, attendu qu’il est loin de la ville et que les transports sont difficiles. Il espère que nous l’excuserons, car c’est un repas d’amis. Toutefois, parmi ces divers produits de l’art culinaire asiatique, quelques-uns sont mangeables et nous leur marquons toute notre considération. Mais le lait chaud, qu’on nous sert en quantité suffisante, est ce que nous préférons à tout, nous nous plaisons à y plonger des dattes de l’Indoustan pour les dégeler.

L’abondance et l’excellence du repas n’amollissent pas nos cœurs, et nous ne nous laissons pas fléchir lorsque, les petites tables enlevées et les négociations reprises, on nous demande d’attendre encore à Samda Tchou. Notre indignation éclate et nous nous levons sans vouloir écouter d’aimables périphrases. Ces braves gens sont stupéfaits de cette sortie, mais ils se convainquent que notre patience est à bout quand ils voient rosser notre interprète pour avoir fait des signes d’intelligence derrière notre dos.

Les conséquences de ce repas interrompu sont que nous obtenons de partir et que le 16 mars on discute au sujet de la route que nous prendrons. On nous conduira vers le chemin de Batang, mais sans faire de grandes étapes, afin que les courriers attendus de Lhaça puissent nous rejoindre plus tôt.

Le 16 mars, jour de neige après un minimum de − 25 degrés, on commence les préparatifs de départ.

L’endroit où nous irons attendre les courriers s’appelle Diti. L’amban nous donne Diti pour une sorte de paradis, si on le compare à notre campement actuel, que le vent d’ouest incessant rend inhabitable. Il paraît que nous trouverons « là-bas » de l’herbe, des broussailles, un peu de genévrier, du soleil et même une douce chaleur, car nous serons plus bas qu’ici (nous sommes à 4.900 mètres).